Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/440

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avait retrouvé quelque force. Elle s’éloigna de Maimbert d’un pas ferme, presque rapide ; on eût dit qu’elle craignait d’écouter son cœur, qui la sollicitait de revenir vers le Français. Quand elle rentra, suivie de Nazli, dans son appartement, elle trouva la maison silencieuse, le vestibule solitaire : elle put se flatter de l’espoir de n’avoir pas été découverte, et ne redouta plus rien pour son amant.

Maimbert resta quelque temps à la même place, près de la statue ; ses idées étaient bouleversées par ce qu’il venait de voir et d’entendre. Il se leva enfin, reprit les allées par lesquelles il était venu, et se retrouva devant la porte. Il voulut la pousser : elle résista à tous ses efforts. En même temps il se sentit enlacer par des bras vigoureux ; on lui mit un mouchoir sur la bouche et on lui lia les mains avant qu’il pût faire un mouvement pour se défendre ; puis il fut conduit ou plutôt traîné vers l’extrémité du jardin la plus éloignée de la maison, et attaché à un arbre. Il vit alors que ceux qui s’étaient emparés de lui étaient deux esclaves nègres, des Kordofanli aux grosses lèvres, à l’air farouche et stupide. Leur besogne faite, l’un d’eux se dirigea en courant vers la maison, et l’autre resta là pour surveiller le prisonnier.

Maimbert ne se fit pas un seul moment illusion sur le sort qui lui était réservé. D’après la loi du pays, sa vie appartenait à Djémil-Bey, et il savait que le mektoubdji n’était pas homme à pardonner. A la pensée de la mort qui l’attendait, il sentit son cœur faiblir un moment. Il regrettait les courtes joies, et même les épreuves, les chagrins, les déceptions de son existence. La scène qu’il avait sous les yeux était si calme et si belle qu’elle formait un contraste étrange avec l’horreur de sa situation. Les rossignols chantaient au bord de l’étang ; la lune éclairait le temple ionique et la statue brisée qui avait entendu les confidences de son dernier entretien d’amour. A ses pieds, par-delà les dernières maisons de Smyrne, s’étendait l’immense rade couverte de bateaux. Un steamer venant du large tira un coup de canon pour annoncer son arrivée : c’était le paquebot de France. Ce navire semblait le messager de la patrie lointaine ; Maimbert se rappela toutes les idées d’honneur et de courage que réveille d’un bout à l’autre de l’Orient le nom de la France. Malgré l’indécision de son caractère un peu faible, son âme était restée honnête et vaillante : il se promit de se montrer jusqu’au bout digne de la haute renommée de son pays.

Les trois ou quatre minutes qui se passèrent ainsi lui parurent bien longues. Il vit enfin trois hommes traverser la pelouse et venir à lui : c’étaient Djémil, le gardien Tossoun et le second nègre. Le bey s’approcha, ordonna d’enlever le mouchoir qui bâillonnait Maimbert, et fixa quelque temps sur lui son regard à la fois