Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/441

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sournois et cruel. — Avez-vous une prière à m’adresser avant de mourir ? lui dit-il. — Il pensait que l’étranger demanderait la vie ; cette espérance fut trompée ; Maimbert ne daigna pas répondre. Le mektoubdji fit alors un signe ; l’un des nègres tira son yatagan, dont la lame étincela aux rayons de la lune. Même à ce moment, le français ne baissa pas les yeux. Tossoun avait fait la guerre autrefois ; tout abruti qu’il était maintenant par son métier de domestique de harem, il ne put s’empêcher d’admirer la fière contenance de ce jeune homme en face de la mort ; mais ni le bey ni la brute noire du Kordofan n’étaient accessibles à la pitié. L’esclave au yatagan regarda le bey, et sur un ordre qui lui fut donné, il enfonça son arme dans la poitrine du Français. Celui-ci expira sur le coup sans pousser un seul cri. Les nègres allèrent chercher des bêches et l’enterrèrent au lieu même où il était mort.

Elmas survécut peu de jours à son amant, dont elle ne connut pas la tragique destinée. Le froid de cette nuit d’automne l’avait surprise ; elle fut saisie en rentrant chez elle d’une fièvre violente qui acheva l’œuvre du poison. Les assassins de Maimbert surent bien garder le secret de sa mort. La ville entière s’occupa de la mystérieuse disparition du Français ; on fit des recherches qui restèrent sans résultat, et bientôt l’attention publique fut détournée par d’autres événemens. Un an plus tard, Djémil-Bey, promu à un grade supérieur, partit pour une province éloignée. Nedjibé l’y suivit ; jamais les remords ne troublèrent le reste de sa vie, qui fut calme comme un beau soir. Bien qu’elle commençât à vieillir, on la citait parmi les cadines de sa nouvelle résidence comme le modèle de toutes les grâces unies à toutes les vertus.

Le nouvel acquéreur du domaine de Gulhané abattit les arbres, démolit la maison, et revendit le terrain par lots. On cultive aujourd’hui des légumes sur l’emplacement de la Maison des Roses ; l’étang est devenu un vulgaire abreuvoir. Quant aux ruines antiques, elles ont été achetées par un Anglais qui les a transportées dans son parc aux environs de Londres. La nymphe couchée repose maintenant au fond d’une grotte artificielle en coquillages, et le sanctuaire des muses, que dorait jadis la lumière de l’Ionie, est exilé dans le pays des brouillards, au bord des eaux troubles d’un affluent de la Tamise.


ALBERT EYNAUD.