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terre qui en a été tout à fait distinct et auquel s’est attachée la dénomination de bénéfice. La nature de cette possession apparaît avec une parfaite clarté dans les documens de l’époque mérovingienne. Pour s’en faire une idée juste, il suffit d’observer les termes qui étaient employés dans le langage usuel pour la désigner. Le mot bénéfice appartenait à la langue des populations gallo-romaines ; il conservait encore au VIIe siècle la signification qu’il avait toujours eue en latin, et l’idée qu’il présentait à l’esprit était celle de bienfait et de faveur. Aussi ne disait-on pas posséder un bénéfice, ce qui n’eût offert aucun sens ; on disait posséder par bénéfice, c’est-à-dire par bienfait ou en vertu d’un bienfait. Les expressions que l’on rencontre le plus souvent dans les actes sont celles-ci : la terre que vous occupez par mon bienfait, ou la terre que je tiens par votre bienfait. Ce terme ne désignait donc pas l’objet possédé ; il désignait le titre en vertu duquel on possédait. Les mots précaire et bénéfice exprimaient le même objet sous ses deux faces diverses ; l’un marquait la prière de celui qui avait demandé, l’autre la bonté de celui qui avait accordé ; tous les deux se rapportaient au même acte : aussi disait-on indifféremment posséder en précaire ou posséder par bienfait [1]. Les formules relatives à ce genre de concession s’appelaient des précaires, et c’était une règle invariable que dans chacune d’elles on mentionnât à la fois la prière de l’un et le bienfait de l’autre.

Un grand nombre de chartes montrent que le bénéfice était déjà d’un grand usage au commencement du VIe siècle, et aucune d’elles ne donne d’ailleurs à entendre qu’il fût alors une nouveauté ; il était en effet depuis longtemps dans la pratique et dans les habitudes des hommes. Posséder la terre par bienfait était chose inconnue en Germanie ; cela était au contraire fort ancien dans la société romaine.

On a cru voir l’origine du bénéfice et du fief dans l’habitude que prirent quelques empereurs de concéder des terres sous la condition d’un service militaire perpétuel. Il était fréquent en effet que des cantons situés aux frontières fussent distribués à des soldats qui contractaient la double obligation de les cultiver et de les défendre contre l’ennemi. Ces hommes n’étaient possesseurs du sol qu’à charge d’être soldats, et ils ne le laissaient à leurs fils qu’autant que ceux-ci étaient soldats à leur tour. Cette sorte de possession conditionnelle n’est pas sans analogie avec le bénéfice ; elle en diffère pourtant, ainsi que nous le verrons tout à l’heure, par les

  1. In beneficio tenere et precario more, charte citée par Ducange au mot beneficium. — Comparer les deux formules de l’édition de M. de Rozière, n° 328, 2, et 329, 2, dans lesquelles les mots per nostram precariam sont exactement synonymes de per nosrum beneficium.