Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/508

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


démission : il lui avait remis à son arrivée un brevet de colonel, et l’avait proposé au gouvernement pour remplir les fonctions de général de brigade. De l’autre côté, Lee n’avait qu’un seul motif qui pût le décider, mais ce motif le rendit inflexible. Virginien de naissance, son premier devoir comme sa première affection était pour son pays natal. Si la Virginie restait dans l’Union, il combattrait dans l’armée des États-Unis ; si elle rejoignait la confédération, il devait suivre son appel et servir le drapeau qu’elle aurait choisi. La lutte en lui fut courte, quoique douloureuse au dernier point. « Mon mari a pleuré des larmes de sang sur cette terrible guerre, écrivait mistress Lee à un ami ; pourtant il doit comme homme et comme Virginien partager les destinées de son état, qui s’est prononcé pour l’indépendance. » Aux appels urgens du général Scott, il répliqua : « Je n’ai pas le choix ; je ne puis pas consulter mes propres sentimens, » et à un des ministres de Lincoln, Mongomery Blair, qui lui fut envoyé par le président pour lui offrir le commandement effectif de l’armée sous Scott, il répondit : « Je regarde la sécession comme une anarchie, et si j’avais quatre millions d’esclaves, je les sacrifierais à l’Union ; mais comment puis-je tirer l’épée contre la Virginie, où je suis né ? » Aussi le 20 avril, résistant à toutes les tentations, et acceptant un avenir de sacrifices, il envoyait à Scott sa démission de colonel, accompagnée d’une lettre de regrets. Ce qu’il écrivait le même jour à une de ses sœurs, malade dans le nord, nous montre plus intimement encore par quelle épreuve terrible cette âme si loyale et si consciencieuse dut passer.

«… Nous entrons dans une période de lutte que rien ne peut empêcher. Tout le midi est dans un état de révolution où la Virginie, après une longue lutte, a été entraînée, et quoique je ne reconnaisse nullement la nécessité de cette situation, que j’aie au contraire attendu et plaidé jusqu’à la dernière extrémité pour obtenir que l’on donne satisfaction à nos griefs, pourtant, en ce qui me concernait, j’ai été forcé de trancher la question. Devais-je ou non porter les armes contre mon état natal ? Malgré tout mon dévoûment à l’Union et mes sentimens de loyauté et de devoirs comme citoyen américain, je n’ai pu me décider à tourner mon épée contre mes parens, mes enfans, mon home. J’ai donc donné ma démission de l’armée, et sauf pour la défense de ma province, où j’espère que mes humbles services ne seront jamais requis, je souhaite de ne plus jamais avoir à tirer mon épée. Je sais que vous me blâmerez, mais je vous demande de penser à moi avec toute l’indulgence que vous pourrez et d’être convaincue que je me suis efforcé de faire ce que j’ai cru être mon devoir. Pour vous montrer la lutte et l’effort qu’il m’en a coûté, je vous envoie copie de ma démission. Je n’ai pas le temps d’en écrire davantage. Que Dieu vous garde et vous pro-