Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/510

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promettez jamais que ce que vous comptez tenir, et ayez toujours la volonté absolue de bien faire… Quant au sentiment du devoir, laissez-moi vous en conter un exemple. Il y a près de cent ans, il vint une journée extraordinairement sombre, connue encore sous le nom de la journée noire, où la lumière du soleil s’éteignit lentement comme par une éclipse. La chambre du Connecticut siégeait alors, et à mesure que l’obscurité inattendue et effrayante augmentait, les députés partageaient la consternation générale. Beaucoup crurent que le jour du jugement était arrivé, et quelqu’un proposa dans l’effroi du moment que la séance fût levée. Alors un vieux législateur puritain prit la parole et dit que, si le dernier jour était en effet venu, il voulait qu’on le trouvât à sa place, faisant son devoir, et pour cela il demandait que la chambre ordonnât d’apporter des lumières, afin qu’elle pût continuer ses travaux. Il y avait un grand calme dans l’âme de cet homme, le calme de la sagesse divine, et l’inflexible volonté de bien faire. Le devoir est le mot le plus sublime de notre langue. Faites-le en tout, comme le vieux puritain. Vous ne pouvez faire plus, ne cherchez jamais à faire moins. »

Pendant quelque temps, Lee eut la difficile tâche d’organiser l’armée de Nord-Virginie. De tous les côtés, les hommes arrivaient. Dès le mois de mai, 30,000 Virginiens se pressaient à Richmond sous le drapeau confédéré ; pourtant leur zèle et leur enthousiasme patriotique ne compensaient guère le manque de discipline et d’éducation militaire, et il fallut une activité extrême pour en faire en quelques mois de bons soldats, devenus plus tard d’admirables troupes. Lorsqu’au bout de trois mois il eut mis Richmond en état de défense et complètement organisé les forces qui y étaient réunies, il fut nommé général de division par le gouvernement confédéré en même temps que Beauregard, J.-E. Johnston et Cooper, et envoyé en Ouest-Virginie pour y diriger un service difficile et désagréable, qu’il accepta néanmoins sans hésiter. L’été se passa pour lui sans grands événemens, sauf quelques escarmouches avec des colonnes détachées de l’armée de Mac-Clellan. Plusieurs fois Lee espéra en venir aux mains avec le gros de l’armée ; mais après de longues attentes, des marches et des contre-marches que l’état épouvantable des routes retardait beaucoup, il ne put qu’arrêter les progrès du général Rosencranz, qui un matin disparut, battant en retraite. L’hiver approchait, Lee dut revenir à Richmond sans que cette campagne eût produit aucun résultat.

Le désappointement des sudistes fut grand, et les commentaires sévères. On ne voulut pas considérer les difficultés insurmontables qu’avait offertes un pays sauvage, sans routes, sans chemins de fer, sans rivières navigables, dont les habitans, plutôt favorables au nord, trahissaient tous les mouvemens des confédérés, tandis que