Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/524

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fenses naturelles de ce désert, s’y fortifia par un immense abatis d’arbres. Son artillerie défendait toute approche par les étroits et tortueux sentiers ; partout ailleurs le fourré était tellement impénétrable qu’un homme ne pouvait s’y frayer passage. Lee, devant de tels obstacles, prit une résolution aussi hardie qu’inattendue : il envoya Jackson faire une attaque sur les derrières de Hooker, tandis que lui-même par une feinte l’attirait en avant. Le 2 mai, pendant que Lee disposait ses 32,000 hommes avec une habileté qui trompa l’ennemi, Jackson commençait la dernière de ses expéditions silencieuses qui le rendaient si redoutable, entourant sa marche de tant de mystère et de précautions que les fédéraux crurent qu’il battait en retraite vers Richmond. Aussi quelle fut leur consternation lorsqu’à cinq heures du soir, comme ils préparaient tranquillement leur souper, il tomba comme une bombe au milieu de leur camp ! — L’attaque fut si soudaine que les fédéraux, désarmés, n’eurent pas le temps de se défendre et fuirent de tous côtés, laissant le terrain jonché de leurs fusils et de leurs sacs. Jackson, à la tête de sa cavalerie, pressant ses hommes de la voix et de ce geste de la main qui leur était devenu si familier, poursuivit les fédéraux à travers les fourrés, les troncs d’arbres abattus, les fondrières. Ceux-ci, affolés, n’avaient qu’une pensée, retraverser la rivière ou gagner les redoutes élevées à Chancellorsville. Les batteries de canon s’accrochaient dans les broussailles, les chevaux emportés fuyaient en hordes, les ambulances, les fourgons versés et brisés ajoutaient aux obstacles infranchissables de ce terrible pays. L’attaque et la poursuite durèrent plusieurs heures, jusqu’à ce qu’arrivant à une immense palissade de troncs et de fagots qui protégeait le quartier-général de Hooker, et la nuit tombant, les confédérés s’arrêtèrent pour se reconnaître dans cette épouvantable confusion. Hooker profita de cette pause pour ouvrir sur eux un feu roulant. Jackson à ce moment se porta en avant pour faire lui même une reconnaissance. L’ennemi n’était qu’à 200 mètres, et dans son insouciance du danger le vaillant général s’avança avec quelques officiers beaucoup trop en dehors de ses propres sentinelles, qu’il avait négligé d’avertir de son projet. Une décharge d’artillerie confédérée se fit entendre. Ignorant l’absence de leur chef, ses propres soldats avaient tiré sur le petit groupe, que dans l’ombre ils prenaient pour de la cavalerie ennemie, et Jackson tombait frappé par trois balles. Ce fut un moment terrible. Le feu des batteries ennemies illuminait de son éclat blafard sous les grands bois cette malheureuse escorte de Jackson, presque entièrement atteinte par la fatale décharge. Lui-même, pâle et sanglant, soutenu par deux hommes, se traîna jusque dans ses propres lignes ; comme une litière le transportait silencieusement