Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/525

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


à travers ses fidèles troupes qui ignoraient encore le funeste événement, aux questions qui se pressaient autour de ce blessé si mystérieusement recouvert il fît répondre : « Seulement un officier confédéré ; » mais, comme un rayon de lune, éclairant un instant cette pâle figure, la fit reconnaître avec désespoir par un de ses généraux, Jackson, se soulevant douloureusement, s’écria : « Il faut tenir nos positions, général. » Ce fut le dernier ordre qu’il put donner. On le transporta dans une ambulance, où trois jours après il devait succomber. La funeste nouvelle de l’accident de Jackson fut portée pendant la nuit à Lee en même temps que celle du succès de cette mémorable journée.

Le messager trouva le général en chef dormant ainsi que son état-major en plein air, protégé seulement contre la rosée par son manteau. Son chagrin fut extrême, et il s’écria : « Toute victoire est trop chèrement payée, qui nous prive même pour un peu de temps des services de Jackson. » Il ne savait pas ses blessures mortelles ; aussi lui écrivit-il le lendemain matin : « Je ne puis assez vous exprimer mon chagrin que vous soyez blessé. Si j’avais pu diriger les événemens, j’aurais choisi pour le bien de mon pays d’être frappé à votre place. Je vous félicite de la victoire due à votre bravoure et à votre énergie. » En recevant ce billet, qui le toucha profondément, Jackson se contenta de dire : « Le général Lee est trop bon pour moi ; mais c’est Dieu qu’il devrait louer de la victoire. » Le 10 mai, l’héroïque capitaine rendait à Dieu sa belle et vaillante âme. Ses dernières paroles, prononcées dans le délire, furent : « Que Hill se prépare pour l’action ! » et enfin avec un sourire : « traversons la rivière, et reposons-nous à l’ombre des arbres ! » Le repos lui était en effet accordé après ses longs travaux.

La douleur de Lee fut poignante. L’affection qui avait uni les deux généraux était profonde. Jamais le moindre sentiment de jalousie ne s’était glissé dans le cœur du général en chef devant les hauts faits de son lieutenant. Il était le premier en toute occasion à lui attribuer le mérite de tous les succès. Aussi l’admiration, l’adoration de Jackson pour son chef, étaient-elles sans limites. Salon son expression habituelle, Lee était « un phénomène. » Sûr de son lieutenant comme de lui-même, Lee lui confiait les actions de la plus haute importance. « Dites à Jackson, répondait-il à un aide-de-camp qui à Fredericksburg lui demandait des ordres, qu’il sait aussi bien que moi ce qu’il y a à faire. » Lorsqu’il avait appris que les blessures de Jackson prenaient une tournure désespérée, il lui envoya un messager avec les plus affectueuses paroles. « Dites-lui, ajouta-t-il, que j’ai imploré Dieu pour lui toute cette nuit plus instamment que le ne l’ai jamais fait pour moi-même ; » puis avec désespoir : « Jackson ne doit pas, ne peut pas mourir ! »