Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/546

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leur disait-on, servent à quelque chose, montre-toi à nous dans les songes ; » tantôt on priait humblement les puissances de l’enfer de ne pas mettre d’obstacle à ces voyages : « mânes saints, dit une femme qui vient de perdre son mari, je vous le recommande ; soyez-lui indulgens pour que je puisse le voir aux heures de la nuit [1]. » Des gens qui croyaient avec cette assurance que les morts venaient s’entretenir avec eux n’avaient pas besoin qu’on leur démontrât l’immortalité de l’âme, puisque, pour ainsi dire, ils la voyaient : aussi avaient-ils grand’peine à se figurer qu’on n’en fût pas convaincu comme eux. « Toi qui lis cette inscription, fait-on dire à deux jeunes filles sur leur tombe, et qui doutes de l’existence des mânes, invoque-nous, après avoir fait un vœu, et tu comprendras. »

On a donc cru de tout temps à Rome que l’homme continue d’exister après la mort, mais de quelle façon s’est-on d’abord représenté cette persistance de la vie ? Comme on n’arriva pas du premier coup à séparer nettement l’âme et le corps, on supposa qu’ils continuent à vivre ensemble dans le tombeau [2]. Ce fut à Rome, comme partout, la première forme que prit la croyance à l’immortalité, et là aussi elle s’est survécu à elle-même, elle a donné naissance à des usages, à des préjugés qui ont duré plus qu’elle et dont quelques-uns subsistent encore. La trace en était surtout restée dans les rites des funérailles que les Romains conservèrent pieusement, quoiqu’ils ne fussent plus conformes à leurs opinions nouvelles. On disait encore au temps de Virgile et plus tard qu’on enfermait l’âme avec le corps dans le tombeau, même quand on croyait qu’elle était ailleurs. On saluait toujours le mort à la fin de la cérémonie en lui disant trois fois : « Porte-toi bien. » On ne manquait pas, quand on passait près de l’endroit où il reposait, de répéter la vieille formule : « que la terre te soit légère ! » On venait en famille les jours de fête y célébrer des repas dont on pensait bien que le mort prenait sa part. On s’occupait surtout avec un soin extrême de cette dernière demeure qui devait contenir l’homme tout entier, et qu’on voulait autant que possible rendre convenable et sûre. Les moins superstitieux ne pouvaient s’empêcher de craindre que, s’ils étaient privés de sépulture, ou si on ne les enterrait pas selon les rites consacrés, leur âme ne restât errante, et qu’elle ne pût pas jouir de ce

  1. Voici le texte de cette inscription touchante : Ita peto vos, manes sanctissimae (sic), commendatum habeatis meum conjugem, et vellitis huic indulgentissimi esse, horis nocturnis ut eum videam. Cette inscription est tirée du recueil d’Orelli, n° 4775. Les autres dont je me servirai dans la suite viennent en général de la même source ou de la grande collection (Corpus inscriptionum latinarum) publiée par l’Académie de Berlin, dont quatre volumes ont paru.
  2. M. Fustel de Coulanges, dans les premiers chapitres de sa Cité antique, a donné des détails très curieux sur ces premières croyances de tous les peuples.