Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/621

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d’un ouvrier de Manchester, vivant dans un air assombri par la fumée du charbon, n’ayant pour se loger qu’une chambre sale dans une ruelle infecte, pour distraction presque unique que le gin palace, le palais de l’alcool, et le sort d’un usager suisse, respirant un air pur dans cette admirable vallée de la Linth, au pied des neiges immaculées du Glärnisch, soumis chaque jour aux influences salutaires d’une magnifique nature, bien logé, faisant valoir son champ, dont il jouit en vertu de son droit inaliénable et naturel de propriété, récoltant une partie de sa nourriture, attaché au sol qu’il possède, à la commune dont il règle l’administration, au canton dont il vote directement les lois dans l’assemblée générale de la Landesgemeinde, se sentant uni à ses co-usagers par les liens d’une possession collective et à ses concitoyens par l’exercice en commun des mêmes droits ! La triste condition de l’ouvrier anglais engendre dans son âme la haine de l’ordre social, de son maître et du capital, et par suite l’esprit de révolte. L’ouvrier suisse, jouissant de tous les droits naturels à l’homme, ne peut s’insurger contre un régime qui lui assure les plus réels avantages, et que ses votes contribuent à maintenir. Ici, la balle devise de la révolution française, liberté, égalité, fraternité, n’est pas une vaine formule inscrite sur les murs des monumens publics. La liberté est complète et elle existe depuis les temps les plus reculés ; l’égalité est un fait que toutes les lois consacrent ; la fraternité n’est pas un pur sentiment, elle s’est incarnée en des institutions qui font des habitans d’une commune les membres d’une même famille prenant part à titre égal au patrimoine héréditaire.

Un troisième type de jouissance usagère se rencontre dans le Valais. Là se retrouvent encore dans toute leur simplicité touchante les relations fraternelles de l’époque patriarcale. Presque toutes les communes ont des biens assez étendus, consistant en forêts, en alpes, en vignes et terres à blé. Comme dans Uri, la jouissance des alpes est pour ainsi dire une dépendance des propriétés privées, en ce sens que le nombre des têtes de bétail que chacun peut envoyer sur le pâturage commun dépend de ce qu’il peut en entretenir l’hiver ; mais le bois est divisé en portions qui sont tirées au sort entre les usagers. Des règlemens très minutieux règlent maintenant l’exploitation des forêts, et l’Union forestière suisse y a fait prévaloir ses idées. Il était temps, car le Valais a dévasté ses forêts de la façon la plus désastreuse. Presque toutes les gorges qui débouchent dans la vallée du Rhône sont affreusement déboisées, et en conséquence dénudées et ravagées par les eaux des torrens.

Les vignobles communaux sont exploités en commun. Chaque usager y consacre le même nombre de jours de travail jusqu’à ce que le vin soit mis en cave. Dans différentes localités, il existe aussi