Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/630

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affirmer qu’elles remplissent convenablement la mission qui leur est confiée. Le domaine commun est bien administré, et ses produits sont équitablement répartis.

A mon avis, les avantages que présentent ces institutions du moyen âge et des temps primitifs sont si grands que c’est à elles que j’attribue la longue et glorieuse durée de la démocratie en Suisse. Ces avantages sont à la fois politiques et économiques.

D’abord les usagers, en prenant part à l’administration de leur domaine collectif, font l’apprentissage de la vie politique et s’habituent à s’occuper de la gestion des affaires publiques. Ils assistent à des délibérations, et ils peuvent y intervenir ; ils choisissent leurs délégués, ils les entendent rendre les comptes annuels qu’ils discutent et approuvent. Ils se forment ainsi admirablement au mécanisme du régime parlementaire. Ils font partie de véritables sociétés coopératives rurales qui existent depuis un temps immémorial, et ainsi se développe chez tous l’aptitude administrative indispensable dans un pays de suffrage universel. Ne l’oublions pas, c’est aussi dans le township que la démocratie américaine a ses racines.

Quand le droit naturel de propriété est en réalité garanti à tous, la société est assise sur une base inébranlable, car nul n’a intérêt à la renverser : il n’est point de pays où le peuple soit plus conservateur que dans les cantons primitifs de la Suisse où le régime des allmends s’est conservé intact. Au contraire, dans un état où il n’y a qu’une centaine de mille propriétaires, comme en Angleterre, le droit de propriété paraît un privilège, un monopole, et il ne tarde pas à être en butte aux plus dangereuses attaques. Tandis que là un million de pauvres vivent de l’aumône officielle, et que les ouvriers ruraux manquent d’habitations convenables, d’instruction et de bien-être, en Suisse les usagers sont au moins soustraits aux maux d’un dénûment extrême. Ils ont de quoi se chauffer, nourrir une vache, récolter des pommes de terre. Ailleurs, quand par suite de certaines circonstances économiques le charbon et le bois doublent de prix, comme on l’a vu cet hiver, c’est pour les familles peu aisées une cause d’indicibles souffrances ; pour l’usager, qui prend directement sa part des produits du sol, ces fluctuations des prix importent peu : quoi qu’il arrive, il a de quoi satisfaire ses besoins essentiels. Il en résulte une heureuse sécurité pour l’existence des classes laborieuses.

Autre avantage encore des allmends, c’est qu’elles retiennent la population dans les campagnes. Celui qui dans sa commune a droit à une part « de la forêt, du pâturage et du champ » n’abandonnera pas facilement la jouissance de tous ces avantages pour chercher dans les villes un salaire plus élevé qui ne lui assure pas, il s’en faut, une condition meilleure. Ces immenses cités où