Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/638

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froncés ; les yeux bleus, profonds, dilatés par l’intensité du sentiment intérieur, flottent au hasard avec une expression de tristesse indéfinissable. La main qui tient le cierge se laisse tomber sans force au bout du bras, qui s’abandonne ; toute la femme se traîne plutôt qu’elle ne marche, avec la raideur machinale que donne la pensée absente. Tout cet ensemble est fort bien saisi, mais presque trop minutieusement et trop délicatement analysé pour une œuvre destinée à parler aux yeux, d’ailleurs le charme de la couleur manque absolument ; le fond du tableau est criard et sans perspective, les accessoires, le collier de mousseline empesée bouffant sur le dos, la casaque de drap noir, le tablier brun, sont d’un pinceau dur, cassant, terne et froid. Il n’y a pas jusqu’au dessin lui-même qui ne laisse à désirer. Il est visible que M. Breton, à qui la critique avait plus d’une fois reproché ses incorrections, a voulu répondre à ces reproches par une précision de dessin inaccoutumée. L’effort se voit partout, mais il n’est pas partout également heureux. Le cou, le tour du visage, sont modelés d’une façon un peu mesquine ; quant aux mains, elles sont d’un dessin gauche et elles n’ont pas de vie. Voilà un tableau fort original et qui doit peut-être à sa sécheresse même un certain parfum d’archaïsme qui n’est pas sans charme ; pourtant il est loin de valoir ceux que M. Breton nous a fait admirer l’année dernière et qui lui ont valu si justement la médaille d’honneur.

Que M. Breton se garde bien de tomber dans l’archaïsme mystique et d’imiter à son insu le mauvais exemple de M. Hébert. Celui-là aussi était un maître, quoique dans un genre beaucoup plus restreint et plus artificiel. C’est l’exagération même de ses qualités qui a perdu son talent. Il avait ce que le vulgaire appelle de l’idéal, à savoir une façon de sentir originale et poétique ; il en a tant abusé qu’il a presque cessé d’être un peintre, et que sa pensée n’a vraiment plus de corps. Il a tourné aux mièvreries de ce qu’on appelle aujourd’hui le genre préraphaélique, genre admirable assurément chez ceux qui s’y livraient naïvement et dont les œuvres étaient le témoignage de la lutte intérieure de la pensée avec des moyens d’exécution encore trop faibles, mais tout à fait déplaisant chez ceux qui s’y livrent par esprit de système, et qui n’ont qu’une gaucherie d’emprunt. La Madonna adolorata de M. Hébert est un nouveau pas dans une voie fausse, d’où nous voudrions le voir sortir. Ce n’est pas que cette madone maigre et hâve, peinte sur fond d’or à la façon des vieilles mosaïques et des tableaux florentins primitifs, manque de sentiment ni de style ; mais elle manque de précision et de vraisemblance. C’est un pastiche systématiquement orné d’incorrections volontaires qui sont censées ajouter à la profondeur de l’expression. Cette longue figure de cerf-volant aux