Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/637

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justement celles qui manquent à M. Breton, ou qui paraissent lui manquer aujourd’hui. Il est impossible d’imaginer deux talens plus dissemblables : l’un tout entier à la vie extérieure, aux sentimens faciles, à l’action franche et passionnée, l’autre approfondissant le sens intime des choses, ne livrant qu’avec discrétion leurs secrets à demi voilés, se plaisant dans la mélancolie et dans la contemplation solitaire. De même que M. Bonnat a intitulé sa toile le Scherzo, on pourrait appeler celle de M. Breton « la romance sans paroles » ou « la complainte sentimentale ; » la peinture de M. Bonnat ressemble à un air de bravoure exécuté à grand orchestre, celle de M. Breton à quelque lied champêtre chanté d’une voix un peu voilée sur un instrument un peu faible et un peu sourd.

Telle est du moins la pente que M. Breton nous paraît suivre depuis quelque temps. Comme la plupart des peintres de sentiment, son talent se raffine et s’attriste avec les années. Il avait débuté tout autrement : malgré une certaine naïveté pleine de charme, malgré une décence exquise qui dénotait le rond tout sentimental de son génie, on l’avait classé parmi les maîtres du réalisme moderne, et les critiques de cette école ne dédaignaient pas de le placer dans un rang honorable à la suite de l’illustre M. Courbet. Puis il a sacrifié aux Grâces, et alors les réalistes l’ont renié comme un infidèle ; il s’est adonné à la mélancolie douce, à l’idylle de village, à la poésie champêtre. Ensuite il a pris de la gravité et du style, il a restreint le cadre de ses compositions pour les rendre plus claires et plus frappantes, et il est arrivé à une profondeur, à une plénitude d’expression qui le mettaient, malgré ses défauts, presque au niveau des grands maîtres. Aujourd’hui on dirait que la sérénité lui manque ; son talent essaie sans doute une évolution nouvelle, et, si nous en jugeons par son dernier tableau, cette évolution n’est pas aussi heureuse que la dernière, dans ce tableau, la gravité va jusqu’à la tristesse et presque jusqu’à la souffrance, la mélancolie se change en mysticisme et presque en exaltation. Le cadre même en est étriqué ; les détails, pourtant assez pittoresques, sont traités avec une sécheresse qui frise la dureté. Une paysanne bretonne en costume des dimanches chemine à petits pas dans un verger, à la porte d’une église ; elle revient sans doute d’un pèlerinage ou d’une visite au cimetière. Elle marche en méditant, recueillie, comme en extase, cambrée en arrière, la tête un peu renversée, le regard fixe et perdu dans l’espace, pressant d’une main son chapelet sur sa poitrine, tenant de l’autre un cierge allumé. La tête, enveloppée d’une coiffe blanche aux ailes repliées, a une expression ascétique, douloureuse, presque dure. La bouche est entr’ouverte comme dans une prière interrompue qui se change en élan vague et presque en cri d’angoisse. Les sourcils sont un peu