Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/644

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un certain effort, un commencement de travail et de modelé ; mais quelle touche heurtée, plate, confuse, incertaine ! quel mélange criard et grossier de charbon de bois et de brique pilée ! La main qui tient la pipe a dû être peinte avec des lavures de palette et modelée avec une éponge. — C’est trop parler sérieusement de M. Manet. S’il était plus consciencieux, il ne serait qu’un mauvais peintre, tandis qu’en bravant le sens commun il réussit du moins à faire scandale, et il nous oblige à prononcer son nom.


II

Il y a peu d’analogie entre le Buveur de bière de M. Manet et le Christ au tombeau de M. Henri Lévy, par lequel nous devons ouvrir la revue des grandes compositions historiques ou religieuses. Cette toile, qu’on a appelée, à tort suivant nous, le maître tableau du Salon, est incontestablement le seul ouvrage de cette espèce que ne dépare aucun défaut grave ; mais c’est une question de savoir si véritablement l’auteur est en progrès, ou si au contraire ce nouvel ouvrage ne nous fait pas toucher plus que les précédens ce que j’appellerai les frontières de son talent.

Le premier aspect de ce tableau est séduisant et empreint d’une certaine grandeur. Le corps pâle et amaigri du Christ est couché sur le dos, la tête renversée, sur une sorte de catafalque, entre deux anges envoyés par son père pour veiller sur sa dépouille. Prosterné à ses pieds, l’ange de la douleur et du deuil lui embrasse les genoux et s’y cache le visage pour pleurer. De l’autre côté, l’ange de la résurrection, assis sur le tombeau, pour ainsi dire au chevet du mort, se dresse, le buste nu, rayonnant, couronné d’or et de pierreries, tenant d’une main la trompette au son de laquelle les morts se lèveront de terre, soulevant de l’autre la draperie qui enveloppait le cadavre. La silhouette générale est frappante ; une lumière surnaturelle se répand dans le clair-obscur de la caverne ; la couleur, un peu artificielle, est fine et n’a rien de banal ; l’ensemble est habilement agencé, on y sent le style de la grande école, la pensée et la main d’un maître : on se demande seulement pourquoi ce tableau si dramatique n’inspire aucune émotion vive. Puis, à mesure qu’on le regarde et que l’œil y pénètre, l’aspect de grandeur et de solidité s’en va ; les diverses parties s’isolent les unes des autres, comme si l’ensemble n’était composé que d’imitations, de réminiscences, de morceaux habilement joints et de pièces ingénieusement rapportées : ce n’est plus qu’une œuvre de seconde main, suscitée par l’exemple des maîtres et artificiellement composée à leurs dépens. De vagues souvenirs s’éveillent, et l’on se dit : j’ai vu cela quelque part. Ce Christ aux chairs pâles et