Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/645

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lumineuses, finement modelé en clair-obscur, la tête en arrière, les côtes saillantes, étendu de toute sa longueur comme sur une table de dissection, n’a-t-il pas emprunté quelque chose à certain Christ célèbre de Philippe de Champagne ? Le souvenir de la Table d’anatomie de Rembrandt y est-il tout à fait étranger ? Prud’hon lui-même n’a-t-il pas été consulté ? L’ange de la résurrection n’a-t-il pas, lui aussi, une ressemblance frappante avec certaines figures d’un peintre moderne, aujourd’hui fourvoyé, dont le public se rappelle encore les succès éphémères, et qui n’était lui-même qu’un imitateur, M. Gustave Moreau ? C’est la même expression mystérieuse, la même recherche et la même imperfection de modelé, le même défaut de relief et de vigueur, la même maigreur de dessin, les mêmes bordures noires tracées autour des corps pour en faire mieux ressortir la masse lumineuse. Il n’y a pas jusqu’aux traits du visage qui ne doivent tout leur relief à l’emploi de ce procédé primitif, et le nez se confondrait avec la joue sans la ligne noire dont le peintre l’a entourée. On dirait presque une lithochromie, tant les couleurs sont venues s’appliquer après coup dans le cadre d’une silhouette préparée d’avance. En revanche, il y a dans la tête du Christ une certaine hardiesse réaliste qui doit choquer un peu les délicats ; renversée et noyée dans l’ombre, bordée seulement par un rayon de lumière frisante, elle a ce caractère de souffrance et de rigidité solennelle que les dernières convulsions de l’agonie laissent sur le visage des morts. En un mot, c’est le visage d’un supplicié plutôt que celui d’un Dieu qui sommeille en attendant la résurrection. Ce qu’il y a peut-être de trop mortel dans cette tête est fort habilement sauvé par une auréole qui, sans lui rien enlever de son expression douloureuse, lui donne un air de sérénité et de majesté vraiment divines ; mais il est probable que l’artiste n’aurait pas employé cet artifice, s’il avait pu obtenir autrement le même résultat.

La couleur de M. Henri Lévy est fort vantée. A nos yeux, ce n’est point celle d’un coloriste franc et sincère : c’est celle d’un homme de goût qui veut produire des effets pittoresques. Sans arriver jamais à une grande puissance, elle tourne aisément à la manière. Ainsi les ailes des anges, au lieu d’être blanches ou unies, sont diversement et brillamment colorées ; dans les draperies, dans les corps nus, dans les fonds même, on sent une préoccupation incessante d’éviter la banalité. Cependant il y a des lourdeurs, des défauts d’harmonie ; l’air ne circule pas bien autour des personnages. M. Lévy est, en fait de couleur, un élève intelligent et un imitateur affaibli de Delacroix, comme il est, en fait de dessin, de composition et de style, un élève éclectique des grands maîtres. Ce n’est ni un génie inspiré, ni peut-être même un tempérament de