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peintre ; c’est néanmoins un des représentans les plus distingués de cette jeune renaissance romantique qui essaie de relever chez nous les traditions de la grande école.

M. Humbert, malgré ses défauts, est aussi l’un des premiers dans cette jeune pléiade. S’il n’a pas la pureté de goût de M. Henri Lévy, il lui est supérieur comme peintre : sa peinture est plus franche, plus naturelle, plus large, plus puissante. Sa manière de sentir est originale, son style de composition hardi, indépendant, rebelle aux usages et aux règles banales. Ce qui lui manque le plus, c’est la juste intelligence des sujets qu’il traite. Presque tous ses tableaux contiennent des parties excellentes : généralement l’expression en est faussée ; ils disent autre chose que ce qu’ils devraient dire, ou du moins ils ne répondent pas bien à l’idée qu’on s’en était faite. C’est le défaut de la Dalila qu’il expose cette année. La scène se passe à la première aube du jour. Sous une colonnade qu’éclaire imparfaitement une lampe mourante, sur un lit tendu de riches draperies, Samson vient de s’endormir dans les bras de sa maîtresse, rassasié et épuisé de voluptés ; quant à elle, elle se dresse avec précaution pour saisir les ciseaux que lui tend sa suivante, et dont elle va faire l’usage que l’on sait. Au premier coup d’œil, il est impossible de ne pas éprouver un certain désappointement. Est-ce bien là Samson, ce héros biblique, ce colosse terrassé par l’énervante séduction d’une femme, qu’elle ne peut vaincre que par la ruse, et dont le moindre mouvement la fait trembler ? Ce n’est qu’un jeune homme fatigué, que la nature a doué d’une abondante chevelure rousse. Est-ce bien Dalila, cette perverse et cette charmeuse, cette reine des courtisanes de l’Orient, ce type accompli de la femme fatale, dont le plaisir est de corrompre et de détruire après avoir séduit ? Ce n’est qu’un modèle d’atelier, sans beauté, sans ampleur et sans grâce. Son attitude même est déplaisante ; elle se tient raide, assise sur le bord du lit comme un serpent qui se dresse, une jambe encore étendue à côté de son amant qui la presse avec amour ; d’un bras elle entoure la tête de Samson, mais sans le regarder et sans avoir l’air de songer à sa présence. Elle semble étrangère à la scène dont elle est le principal personnage. Elle ne vit que par l’expression singulière de sa tête, et de son regard : une petite tête de vipère, blonde, plate, sèche, haineuse, point jolie, à la bouche serrée, aux lèvres minces, d’où l’on s’attend presque à voir sortir un dard de serpent, un regard perçant, plein d’une froide énergie et semblable à l’éclair d’un stylet d’acier :

Frigidus, o pueri, fugite hinc, latet anguis in herba.


M. Humbert ne s’est pas arrêté au sujet historique qui lui a servi