Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/659

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fait hors de pair, les deux meilleurs tableaux de genre exposés cette année appartiennent à deux étrangers, MM. Munkacsy et Cermak. M. Munkacsy, dont l’imagination forte et un peu sombre s’est vouée spécialement aux scènes dramatiques populaires, se faisait déjà remarquer, il y a quelques années, par un tableau d’un grand caractère, le dernier Jour d’un condamné. Il a gardé malheureusement la même coloration noire, qui paraît tenir à un système ; mais, sous les flots d’encre dont sa toile est inondée, on trouve une peinture large, saine, franche et même assez fine, des types vrais, de la passion, de la vie et une unité d’action qui se répand dans tous les personnages sans rien leur enlever de leur individualité propre. Au point de vue moral, la composition est parfaite ; peut-être cependant est-elle un peu décousue au point de vue technique. L’intérêt y est trop dispersé entre les divers groupes, et la figure qui sert de centre à l’action n’étant pas placée au centre de la toile, il en résulte que l’œil est trop attiré de son côté.

C’est un jeune blessé, assis à gauche, au bout du tableau, en chemise et sa béquille entre les bras. Il parle, et tous les habitans de la ferme, rangés autour d’une longue table, l’écoutent avidement. Près de lui, une jeune femme croise les mains avec épouvante ; au fond, une mâle figure à longues moustaches se penche pour mieux l’écouter ; au premier plan, au centre de la toile, une belle jeune fille aux tresses blondes, à laquelle s’adresse son récit, est assise de profil, attentive, les mains décemment croisées sur ses genoux. A côté d’elle, pour peupler le devant du tableau, un enfant joue avec une cage à poulets. Tout autour de la table, des femmes jeunes et vieilles travaillent à faire de la charpie ; les unes baissent la tête, les autres ont les yeux en arrêt sur le narrateur. Une jeune femme aux cheveux rouges pleure, le visage dans ses mains ; une petite fille arrête brusquement son travail et se dresse à demi, bouche béante ; une vieille femme pâle, au long nez, aux lèvres pincées, regarde le jeune homme de côté sans quitter sa besogne. Toutes ces figures sont excellentes, pleines de relief, de caractère, de vérité et d’une certaine noblesse alliée à leur aspect populaire ; il ne leur manque qu’une seule chose, la lumière.

C’est presque un Français que M. Cermak ; il appartient du moins à notre école, et nous aimons mieux le tenir pour nôtre que de le rendre à la Bohême, où il est né. Il s’est surpassé lui-même dans son Épisode de la guerre du Monténégro. Dans un chemin creux, des femmes se rangent pour laisser passer la litière d’un vieux chef expirant. Le vieillard se présente de face, en raccourci, les pieds en avant, couvert d’un drap blanc qui prolonge par sa blancheur l’effet triste et douloureux d’une tête pâle, maigre, souffrante, encadrée de longs cheveux blancs, mais virile et fière ; son regard