Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/674

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grimaçant dans ce mâle visage, n’aurait-on pu distribuer le jour et l’ombre de manière à fondre les traits tout en rendant l’expression plus frappante ? C’est que M. Henner est un artiste sincère et naïf, même lorsqu’il se pique de ne pas l’être, et qu’il a posé son modèle à la place accoutumée de l’atelier, sans y chercher malice. Il l’a planté, debout, devant lui, dans la pose consacrée des militaires chez les photographes, une main sur la poignée du sabre et une jambe en avant. Il s’est bien gardé d’ailleurs de faire aucun apprêt de costume ; il l’a pris tel qu’on le voit tous les jours, en petite tenue, coiffé d’un petit képi et les jambes bottées comme en campagne. Pour justifier cette négligence, il aurait du moins fallu mettre au tableau un fond figurant une campagne quelconque : M. Henner n’y a même pas songé, il a pris pour fond une muraille, probablement celle même qu’il avait sous les yeux. Il ne paraît pas savoir que la peinture de portrait, comme toutes les autres, comporte un certain arrangement du sujet, et qu’il y faut déployer souvent un talent de composition des plus délicats.

Le portrait de Mlle E. D… présente le même mélange de finesse et de lourdeur naïve. Ce tableau n’a pas été difficile à disposer : la jeune fille s’est mise en face du peintre, debout, en pleine lumière, les bras tombans et les mains croisées devant elle. Le seul symptôme d’arrangement et de recherche qui s’y trouve est dans la mantille noire qui couvre la tête, et où brille, pour en relever la sombre couleur, un œillet rouge piqué dans la chevelure. Que voulez-vous ? M. Henner est simple : il ne cherche pas, comme on dit familièrement, midi à quatorze heures ; c’est son principal défaut, mais c’est aussi sa grande qualité. En revanche, le dessin du visage est pur, il se modèle franchement en plein jour, et les mains sont traitées en clair-obscur avec une finesse extrême, peut-être avec une finesse de nuances trop grande pour l’effet. Malgré les lacunes visibles du talent de M. Henner, il faut bien se garder, parce qu’il manque d’esprit, de méconnaître tout ce qu’il a de solide et de délicat.

Il est curieux de voir M. Français s’essayer dans le portrait ; il y réussirait certainement, car il a toujours cultivé le dessin de style, même dans ses paysages, s’il pouvait se défaire à volonté des procédés de coloration et de la facture du paysagiste. Le portrait de M. J. R… est certainement bien campé, la tête en est réelle et solidement construite ; mais il y a des sécheresses, des touches heurtées, des gâchis pittoresques, qui ne sont pas ici à leur place. C’est peut-être ainsi qu’il faudrait traiter un terrain ; ce n’est pas ainsi qu’il faut modeler des chairs. Les mains sont particulièrement exécrables, et en les exposant telles quelles, l’artiste a pensé