Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/679

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dépeint ; Dillon te remettra sur tes deux quilles en trois semaines, si tu veux avoir un peu de patience et l’écouter. As-tu reçu mon billet de mercredi dernier ? La nouvelle de l’accident m’avait consterné tout d’abord.

J’imagine que tu dois avoir l’air d’un petit saint avec cette jambe dans un étui. C’est une grosse maladresse de ta part assurément, puisque nous nous étions promis un mois de plaisir ; mais il faut en prendre notre parti. Je déplore surtout que la santé de mon père me mette dans l’impossibilité de le quitter. Il se trouve mieux, l’air de la mer est son élément naturel ; mais il a encore besoin de mon bras pour ses promenades, et des soins moins attentifs que les miens ne lui suffiraient pas. Je ne peux donc aller à toi, cher Jack ; du moins profiterai-je de mes nombreux loisirs pour remplir la boîte aux lettres, si cet exercice peut te distraire. Dieu sait que le n’ai pas grand’chose à dire ! Si nous habitions seulement l’une des maisons de la plage, je pourrais faire quelques études de caractère et peupler ton imagination d’une nuée de nymphes et d’ondines avec leurs chevelures, — ou celles d’autrui, — crinières blondes ou brunes en tout cas, répandues sur des épaules blanches : tu aurais Aphrodite en peignoir, en toilette du soir, en costume de bain ; mais nous sommes loin de tout cela, relégués dans une ferme, sur un chemin de traverse, à deux milles des hôtels. Notre vie est donc des plus monotones. Que ne suis-je seulement romancier ! Cette vieille maison avec ses dalles sablées, ses hautes boiseries, ses étroites fenêtres donnant sur un bouquet de plus qui se transforment en harpes éoliennes chaque fois que le vent souffle, serait le lieu par excellence pour y écrire une aventure d’été, une de ces histoires où l’on respire les parfums de la forêt et le souffle de la mer. Je voudrais faire un roman comme ceux de ce Russe dont personne ne peut épeler le nom, Tourguénieff, Turguenef, Toorgunif, Turgenjew, que sais-je ? — sa propre mère doit être quelque peu embarrassée. Pourtant je me demande si une Lisa elle-même ou une Alexandra Paulovna parviendrait à remuer le cœur d’un garçon qui a de perpétuels élancemens dans la jambe ; je me demande si l’une de nos demoiselles yankees les plus accomplies, hautaine et spirituelle à souhait, te consolerait bien dans l’état déplorable où tu es. Si j’avais cette idée, je courrais sur la plage en saisir une au vol, ou, mieux encore, je trouverais la plus belle de l’autre côté du chemin. Figure-toi une grande maison blanche presqu’en face de notre cottage, — maison n’est pas le mot ; il s’agit d’une de ces résidences qui remontent apparemment à la période coloniale, avec de vastes dépendances, une toiture élevée, une large piazza de trois côtés différens, le tout formant un morceau d’architecture du plus