Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/685

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


s’il faut croire que la physionomie reflète l’âme. — Et j’ai bonne opinion du vieux colonel… Je suis ravi en somme que les Daw soient des gens aussi agréables. Les plus sont un lieu fort isolé, mes ressources sont peu nombreuses, j’eusse trouvé bien vite l’existence insipide, s’il avait fallu m’en tenir à la société de mon excellent père. Il est vrai que j’aurais pu me faire une cible de ce cher malade ; mais je n’ai pas le goût de l’artillerie, moi !


VI.
JOHN FLEMMING A EDWARD DELANEY.


17 août.

Pour un garçon qui n’a pas le goût de l’artillerie, il me semble, mon ami, que tu diriges un feu assez bien nourri sur mes ouvrages intérieurs ; mais continue, — le cynisme est une petite pièce de campagne qui parfois éclate et tue l’artilleur.

Tu peux m’injurier tant que tu le voudras, je ne m’en plaindrai pas, car je ne sais ce que le deviendrais sans tes lettres ; elles me guérissent. Je n’ai rien lancé à la tête de Watkins depuis dimanche dernier, en partie parce que je prends, grâce à toi, des mœurs plus douces, en partie parce que Watkins s’est emparé une nuit de mes munitions et les a réintégrées dans la bibliothèque. Il perd le tic qu’il avait pris de se jeter de côté chaque fois que je me grattais l’oreille ou que je remuais mon bras droit le moins du monde. Il a conservé en revanche d’autres habitudes ; vous pouvez secouer, vous pouvez mettre en pièces Watkins, si bon vous semble, jamais vous n’empêcherez qu’il ne sente le vin.

Ned, cette miss Daw doit être une ravissante personne ; elle me plairait certainement, elle me plaît déjà Quand tu m’as parlé pour la première fois de cette jeune fille se balançant dans un hamac sous ta fenêtre, j’ai été, je ne sais pourquoi, singulièrement attiré vers elle, et tout ce que tu m’as écrit depuis sur miss Daw a fortifié cette soudaine impression. Il me semble toujours t’entendre parler d’une femme que j’aurais connue dans quelque autre vie ou que j’aurais rêvée dans celle-ci. Ma parole, si tu m’envoyais son portrait, je crois que je la reconnaîtrais au premier coup d’œil. Sa démarche aérienne, sa manière d’écouter, les traits de son caractère, à mesure que tu me les indiques, ces cheveux clairs, ces yeux sombres, tout enfin m’est familier. Elle t’a fait des questions sur moi, dis-tu ? Je lui inspire de la curiosité ? C’est étrange.

Tu rirais sous cape, misérable cynique, si tu savais comme il m’arrive de passer des nuits sans dormir, mon gaz baissé à l’état de