Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/714

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les fanatiques, et il faut bien reconnaître que, s’il en existe au sein du matérialisme, il s’en trouve aussi en dehors. Le péril de la doctrine qui, renversant le rapport naturel des choses, affirme que l’esprit est un produit de la matière tandis que la matière est un produit de l’esprit, le péril est ailleurs : le matérialisme est funeste au développement des sciences expérimentales elles-mêmes. Si l’exemple des hommes de génie pouvait être invoqué en pareil cas, de quelle éloquence ne serait point le témoignage des deux plus grands physiciens de ce siècle, Ampère et Faraday, tous deux si ardemment convaincus, si religieusement épris de la réalité du monde invisible ? mais il y a d’autres argumens. « Tout ce que nous voyons du monde, dit Pascal, n’est qu’un trait imperceptible dans l’ample sein de la nature. » La prétention de l’empirisme est de condamner l’homme à la vision immobile et obstinée de ce trait. Quelle misère ! L’histoire entière du développement des sciences prouve que les découvertes importantes procèdent toutes d’un sentiment opposé, qui est celui de la continuité des forces en dehors des limites de l’observation, et de l’harmonie des rapports, supérieure aux singularités et aux anamorphoses des expériences isolées. Ne pas sortir de ce qui se calcule, se pèse et se démontre, n’en croire que le témoignage et s’enfermer dans la prison des sens, réduire au silence ou dédaigner les suggestions de l’esprit, notre seule vraie lumière, puisqu’il est une étincelle de la flamme qui vivifie tout, c’est, — qu’on le nie ou qu’on l’avoue, — la condition et l’infériorité du matérialisme. La raison seule conçoit la fixité, la généralité et l’universalité des rapports, et tous les savans admettent que la destinée de la science, est d’établir des lois qui aient ces trois caractères ; mais admettre cela, c’est reconnaître implicitement que les détails morcelés, incohérens, imparfaits, relatifs, doivent subir dans le creuset de l’esprit une épuration, une conversion totale d’où ils sortent avec une physionomie et une signification si nouvelles que ce qui auparavant paraissait le plus important est devenu ce qu’il y a de plus accessoire, et que ce qui semblait le plus éphémère a pris rang parmi les choses éternelles.

La conception des atomes date de la plus haute antiquité. Leucippe et Démocrite, les maîtres d’Épicure, enseignaient, plusieurs siècles avant Jésus-Christ, que la matière est composée de corpuscules invisibles, mais indestructibles, dont le nombre est infini comme la grandeur de l’espace dans lequel ils sont répandus. Ces corpuscules sont solides, doués de figure et de mouvement. La diversité de leurs formes détermine la diversité de leurs mouvemens et de leurs modes d’agrégation et par suite de leurs caractères. La conception d’un principe qui règle ces diversités, c’est-à-dire d’une