Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/713

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M. Carpenter, l’a dit récemment avec une larme netteté : l’esprit est la seule et unique source de puissance. Bref, il n’est pas la réalité, mais c’est en lui et par lui que les réalités se déterminent, se différencient, et, par suite, existent. Au lieu de dire que l’esprit est une propriété de la matière, il faut dire que la matière est une propriété de l’esprit, De tous les attributs de la matière, il n’en est en effet pas un, non, pas un seul, qui ne lui sont conféré par l’esprit. La véritable. explication, la seule philosophie de la nature est donc une sorte de dynamisme spiritualiste, bien différent du matérialisme ou du mécanisme de certaines écoles contemporaines.

Le matérialisme est faux et incomplet parce qu’il s’arrête aux atomes, dans lesquels il localise des propriétés dont ces atomes ne fournissent aucune raison, et parce qu’il méconnaît la force et l’esprit, qui sont le seul moyen pour nous, étant donnée la structure de notre âme, de concevoir l’activité et la phénoménalité des êtres. Il est faux et incomplet parce qu’il s’arrête en chemin et considère comme simples et irréductibles des facteurs composés et réductibles ; il est faux et incomplet parce qu’il prétend représenter le monde par des images sans essayer d’interpréter la production de ces images. Bref, il voit la cause de la diversité où elle n’est pas, et ne la voit pas où elle est. La source des différentiations ne peut être dans l’énergie elle-même ; il faut qu’elle soit dans un principe distinct de cette énergie, dans une volonté et une conscience supérieures, dont nous n’avons sans doute qu’une obscure et imparfaite idée, mais dont nous pouvons cependant affirmer qu’elles ont quelque analogie avec la lumière intérieure qui est en nous, que nous projetons hors de nous, et qui nous révèle, par son contact mystérieux avec l’extérieur, l’ordre infini du monde [1].

Le danger du matérialisme n’est point, comme on incline parfois à le croire, de corrompre les mœurs en abaissant l’âme. On a trop souvent abusé contre ce système de l’apparente facilité avec laquelle ceux qui le professent sont convaincus de couper à sa racine le principe même de la moralité et du devoir. L’histoire prouve, par de trop néfastes exemples, que la sauvageries la licence ne sont le privilège d’aucune secte philosophique. Les vrais ennemis de la société ont été de tout temps et seront toujours les ignorans et

  1. « Cette cause, moule ou type de toutes les constitutions des êtres, dit M. de Rémusat dans un écrit célèbre sur la matière, cette nature générale, origine ou principe, de toutes les natures, cette force qui façonne, spécifie, caractérise toutes les sortes d’êtres, ne peut se concevoir comme une propriété constante de l’être, parce que c’est de leur diversité qu’elle doit rendre compte. Là est à mon avis la plus grande preuve de la présence d’une volonté et d’une intelligence exerçant leur pouvoir dans toute la nature.