Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/724

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sition oubliaient qu’un instant auparavant ils venaient de voter avec le gouvernement pour la lecture de ces mêmes projets auxquels ils prétendaient pourtant refuser le droit de se produire ; on ne parvient pas toujours à concilier le mandat impératif et la logique. La vérité est qu’il ne s’agissait ni de la dissolution demandée par la gauche, ni des projets constitutionnels, ni de l’exposé des motifs ; il s’agissait avant tout de savoir où était la majorité, quelle serait la direction du gouvernement et même quel serait le gouvernement. C’était la question résumée tout entière dans l’interpellation, et qui devait être tranchée par la discussion ouverte quatre jours après.

On ne peut le nier, cette campagne a été conduite avec habileté, trop d’habileté, avec un esprit de décision et de discipline qui ne se voit pas souvent dans les partis, surtout dans les coalitions. C’est M. le duc de Broglie qui a engagé la lutte, et on le sentait bien à la portée calculée des termes, à la dureté de l’attaque à peine voilée d’une modération apparente, il n’y avait plus de transaction possible. M. Dufaure a relevé le défi avec vigueur sans doute, peut-être aussi un peu en homme secrètement affligé d’un combat où s’entre-choquaient des forces qu’il aurait voulu voir unies pour le bien du pays ; mais ce n’était plus visiblement le sort du ministère, c’était le sort du gouvernement tout entier qui se jouait, et celui qui représentait le gouvernement, qui a revendiqué toute la responsabilité, c’était M. Thiers, qui a bien été obligé de recourir à la loi des trente pour se faire entendre. Il a été effectivement entendu le samedi, à neuf heures du matin.

M. Thiers a été sans effort et sans peine ce qu’il est toujours. Il a parlé de lui-même avec une simplicité fière, en homme qui veut bien comparaître devant le pays et devant l’histoire, qui « fait défaut devant les partis. » Il a exposé sa politique tout entière avec cette vivacité familière de raison et cette séduction d’éloquence qui lui ont fait gagner tant de victoires sur les champs de bataille parlementaires. Il a montré la bienfaisante utilité d’un gouvernement éclairé, modéré, impartial, au milieu des fatales divisions des partis et du pays lui-même, la nécessité de la république naissant de l’impossibilité de la monarchie, M. Thiers gardait-il toute sa confiance jusqu’au bout, ou bien avait-il déjà pris son parti ? Toujours est-il qu’il ne faisait aucune concession à ses adversaires pour essayer de ramener le succès ; il se relevait au contraire plus que jamais devant l’opposition dont il se voyait l’objet, et lui-même il donnait à la situation toute sa gravité, on pourrait dire sa solennité, en disant que le verdict proposé à l’assemblée s’adresserait à lui, qu’il le prendrait pour lui seul, qu’on savait d’avance le résultat de la décision qui allait être prise. Le discours de M. Thiers est le premier acte de cette journée, et c’est ici que les événemens se pressent. Rien qu’au choix de l’heure matinale, fixée la veille pour entendre le président de la république, on sentait bien que les partis avaient hâte