Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/732

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de façon à ne pousser la bille qu’au moment où Louis s’approchait pour juger du coup et qu’après avoir simulé un irrésistible mouvement de trouble et de fascination. Ainsi procède le noble seigneur de Moncontour, avec cette différence que chez ce marquis d’opéra comique l’émotion et le vertige sont vraiment involontaires. « Monsieur, vous avez un fils ? » dit le roi, et le bonhomme, aveuglé par l’éclat du trône, de s’incliner jusqu’à terre en répondant : « Oui, sire. » — A quoi le souverain monarque réplique avec l’imperturbable et solennel aplomb des têtes couronnées : « je le savais ; présentez-le-moi. » Le marquis, on le devine, n’a point de fils ; mais « le roi l’a dit, » et le roi ne peut se tromper : il s’agit d’en trouver un. De là sort toute la pièce.

Le motif avait du piquant, mais au théâtre il en est d’un motif heureux comme de cette flûte que présente Hamlet à Rosenkrantz, il faut en savoir jouer, et M. Gondinet, très capable de dresser pour le Gymnase ce qu’on appelle aujourd’hui une pièce à femmes, n’est pas, que nous sachions, un grand virtuose dans l’art des combinaisons ; l’exemple de Christiane au Théâtre-Français l’a bien prouvé. Pendant que le premier acte enflait gaîment sa voile sous le vent du succès, j’entendais deux noms vibrer à mes oreilles. Mon voisin de gauche disait Scribe, et celui de droite prononçait Auber, C’était beaucoup trop : avec beaucoup de talent et de qualités pratiques, M. Léo Delibes manque d’invention, et sa plus grande habileté est dans les ressources qu’il emploie pour donner le change au public et vous faire croire au naturel de ses idées. Il n’a du mélodiste que les apparences ; sa phrase est presque toujours voulue, et quand il arrive à cette musique, je ne dis pas de vous émouvoir, mais de vous donner une sensation agréable, vous n’avez pas à chercher longtemps pour découvrir que le meilleur du plaisir que vous éprouvez vient de l’agencement harmonique et de l’extrême ingéniosité avec laquelle sont produits ces mille riens dont le discours se compose. Tout cela est dit à merveille, mais franchement tout cela vaut-il toujours la peine d’être dit ? Quant à l’exécution, tout le monde est au jeu, tout le personnel des femmes du moins. C’est l’habitude de M. Gondinet d’user de ce ressort puissant, et l’auteur des Grandes demoiselles, en s’installant à l’Opéra-Comique, n’aura point failli à son programme : Mlle Priola, Mlle Reine, Mlle Chapuy, Mlles Ganetti, Révilly et des figurantes en nombre, — tout l’équipage sur le pont ! C’est un art des plus consolans que celui-là : sa poétique nous enseigne que dans une pièce il n’y a que les femmes qui comptent ; pourvu qu’il y en ait beaucoup, cent représentations sont assurées. Le drame, la musique, l’interprétation, purs détails, choses secondaires ! Qu’on m’aille quérir les habilleuses, et que toutes ces dames soient ajustées à grand fracas, — surtout n’oublions pas les travestis ! J’ai connu aux bons temps de Scribe et d’Auber d’honnêtes gens qui préféraient une pièce bien faite, une musique moins voisine du bouffe cascadeur : moins de femmes et plus de cantatrices !