Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/737

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Sabatier, qui date de plus de vingt ans, et qui révéla le jeune peintre comme un piiysionomiste et comme un coloriste de premier ordre ? Ces crevés de satin rouge aux manches d’une robe noire, ces grands plis, cette fine main se noyant dans les soies dorées d’un épagneul, cette attitude calme d’une beauté sûre d’elle-même, n’est-ce pas là un souvenir de Titien ? Mais, s’il faisait des procédés de Venise le fond de sa manière, l’artiste n’en étudiait pas moins avec ardeur les grands coloristes du nord. Il est difficile de donner une idée de sa finesse à décomposer les secrets de Rembrandt par exemple ou de tel autre. Ricard connaissait à fond la manière des divers portraitistes. Quand un modèle s’asseyait pour la première fois devant lui, son œil voyait aussitôt soit un Titien, soit un Rubens, soit un Van Dyck, selon les traits, et, la palette en main, il essayait de ressusciter le maître, — non sans glisser toute sorte de raffinemens personnels. Ainsi, s’il fait encore penser à Titien avec le portrait de la baronne de Poilly, il le commente cette fois par je ne sais quel grand air à la Louis XIV. Mme J.-C. R… avec ses crêpes noirs, dans l’ombre, est une tête florentine peinte par une main vénitienne, et ainsi de suite de la plupart des autres. Que maintenant cette recherche et ces combinaisons infinies aient entravé la spontanéité de Ricard et subtilisé beaucoup trop sa manière, cela ne fait pas un doute. Il nous a montré ce qu’il aurait pu, s’il s’était abandonné davantage à l’inspiration personnelle, et l’on doit regretter qu’il ne l’ait pas fait plus souvent. Pourquoi dans toute la galerie n’y a-t-il pas un autre portrait semblable à celui de la vicomtesse de C…, qui fut célèbre aussi dans son temps, et qui certes le méritait bien ? On ne saurait rendre avec des paroles l’étrange beauté de cette figure, et peindre à quiconque ne l’a pas vu l’effet de ces grands yeux noirs dans cette tête pâle. Je ne crois pas que jamais un pinceau fluide, une main sûre obéissant à l’imagination d’un poète, aient poussé plus loin l’intensité de l’expression.

Pour les portraits d’hommes, l’artiste y déploie ses moyens pittoresques naturellement plus forts, plus tranchés, et c’est surtout ici que Van Dyck et Rembrandt lui servent de conseillers. Parmi ses œuvres en ce genre, il faut citer le portrait si lumineux et si ressemblant du président Troplong, celui du marquis Dalon, qui ne déparerait pas les plus aristocratiques collections d’Angleterre, ceux du prince Orlof, du comte de Pracomtal, des MM. Lecesne, du comte Branicki, enfin la tête de l’artiste lui-même, l’une de ses dernières œuvres ; mais qu’il s’agisse d’un homme, d’une femme ou d’un enfant, ce qui frappe dans tous ces portraits et leur assure l’avenir, c’est, répétons-le, la flamme intérieure, ce je ne sais quoi d’intime dont ils sont pénétrés. Là gît le secret de l’art, là aussi le secret de la ressemblance, qu’on attribue d’ordinaire à l’exacte reproduction de chaque trait. — Meissonier se tenait un jour autour de Ricard et de son modèle, regardant faire le portraitiste, et suivant curieusement les jeux spirituels de son pinceau : « C’est