Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/738

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impossible ! murmurait-il de temps en temps à l’oreille de Chenavard, qu’il avait à ses côtés, l’œil est trop bas, la bouche est trop grande ; il se trompe. » Chenavard laissait dire et souriait. « Encore une fois il se trompe, reprenait Meissonier ; jamais son portrait ne sera ressemblant. » Enfin le modèle partit, la séance fut close, et la conversation prit un autre cours. Lorsqu’un certain temps se fut écoulé, Meissonier revint de nouveau contempler le portrait. Quelle fut sa surprise de retrouver identiquement l’impression qu’il avait reçue du modèle ! « C’est étrange, s’écria t-il, c’est bien cela ; il ressemble tout à fait maintenant. » Et dix minutes après, sortant au bras de Chenavard : « Quelle leçon le viens de recevoir, lui dit-il, quelle bonne leçon ! » Ce mot nous semble significatif dans la bouche de celui qu’on pourrait appeler la précision, l’exactitude incarnée.

Parmi les toiles de Ricard comprises sous le nom modeste d’Études, se trouvent quelques-unes de ses œuvres les plus remarquables, ou tout au moins les plus curieuses en ce sens qu’elles nous montrent tous les caprices de son imagination dans le domaine de la couleur. Il serait piquant de suivre ces études l’une après l’autre pour en démêler les intentions et les procédés, poussés parfois jusqu’à l’excès ; mais tout ce qu’on peut faire, c’est de noter au passage les morceaux les plus frappans. Je n’apprendrai rien à personne en disant que la Bohémienne au chat est une œuvre d’un profond caractère, et que le Petit flûteur joue le Van Dyck à s’y méprendre. Ces deux peintures sont connues. Celles qui mériteraient de l’être sont entre autres une Italienne appartenant à Mme Borel, une Tête de femme en raccourci, propriété de M. Puvis de Chavannes, une Tête de sainte Catherine, c’est-à-dire une adorable vierge dans la pénombre, qui, les cheveux épars et les épaules nues, tient à la main le ne sais quel reliquaire précieux ; mais où l’on doit insister davantage, c’est sur cinq ou six études de femmes et d’adolescens, grandes comme la main, qui rappellent la manière limpide du portrait de Mme de C… Une surtout, une Tête de jeune fille aux yeux noirs, dont l’heureux possesseur est le baron de Rothschild, nous semble une chose exquise, aussi fraîche de sentiment que de coloris.

Ricard n’était pas moins habile à peindre la nature morte qu’à saisir en sa mobilité la nature vivante. Absorbé seulement par sa continuelle étude de la figure humaine, il a fait fort peu de natures mortes proprement dites, et celles qu’il laisse peuvent être considérées comme les récréations de son pinceau. Loin de traiter le genre au moyen du procédé trop simple de la tache, mis à la mode par une jeune école contemporaine peu curieuse des difficultés, le consciencieux artiste le comprenait dans son fini, dans son épaisseur, tout à fait à la Chardin ou mieux encore à la Rembrandt. La Bouteille avec pinceaux et vessies fait penser au mélange de ces deux maîtres. — Les copies de Ricard sont assez nombreuses et ne reflètent que les affinités de son talent : rien des