Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/749

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L’intrépide Ipsariote dut essuyer presqu’à bout portant le feu de la batterie du Figuier avant de pouvoir rejoindre les bâtimens qui l’attendaient au large.

Les actions humaines sont diversement appréciées suivant le point de vue d’où on les considère. Ce héros, à qui l’amiral de Rigny et le capitaine Le Ray accordaient une admiration sans mélange, n’était qu’un odieux pirate aux yeux de la marine neutre, qu’il avait failli envelopper dans le désastre destiné à la flotte du vice-roi d’Égypte. On lui reprochait amèrement de s’être servi, pour accomplir « cette fameuse prouesse, » d’un pavillon étranger. Ce n’est pourtant pas le déguisement, c’est le combat sous de fausses couleurs que les lois internationales ont pris soin d’interdire aux belligérans. Le capitaine Hargous et le consul-général de France, M. Drovetti, rendu par ordonnance royale du 20 juin 1821 aux fonctions qu’il avait déjà exercées sous un autre règne en Égypte, insistaient peu sur cette délicate question ; leurs plaintes portaient plus haut. Ils soutenaient tous deux avec une égale énergie que Canaris, s’il eût réussi « dans son infernal projet, » n’eût pas seulement causé un incalculable dommage au commerce européen ; il eût, suivant eux, attiré de sanglantes représailles sur la colonie franque. Le commandant de l’Abeille avait en 1823, quand il commandait l’Estafette, sauvé la population catholique de Syra ; « il venait, écrivait M. Drovetti, de rendre par sa vigilance un service non moins signalé à des intérêts que la France, quelles que fussent au fond ses sympathies, avait le devoir impérieux de protéger. » A mon sens, chacun ici était dans son rôle : Canaris en voulant allumer l’incendie dans un port égyptien, le capitaine Hargous en faisant avorter une entreprise dont son équipage et ses nationaux auraient pu devenir les premières victimes ; cependant le journal d’Hydra, qui ne manquait jamais, nous dit l’amiral de Rigny, « l’occasion de calomnier les moindres démarches de la France, » faisait grand bruit de ces « oups de canon tirés par un brick français sur un brûlot grec. Canaris ne s’associa pas aux récriminations de la presse hydriote. Il eût pu avec une apparence de justice s’en prendre à nous de son échec ; il aima mieux songer aux moyens de le réparer et ne pas aliéner à la Grèce, par des plaintes stériles, les sympathies dont plus que jamais la Grèce avait besoin. Recommandé aux soins du comité philhellénique de Paris, son fils Thémistocle faisait route pour Toulon à bord de la goélette l’Amaranthe pendant que « de la petite Angleterre, » — c’est ainsi qu’Ibrahim désignait l’île d’Hydra, — on continuait de diriger les plus violentes attaques contre nous.

Notre situation en Grèce était sujette à toutes les fluctuations