Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/771

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pouvant ou n’osant l’imiter, ne perdaient pas une occasion de l’abreuver de dégoûts. » Le 17 juin 1826, cet illustre favori de la station française se débattait sur la plage d’Égine au milieu d’une foule en démence. L’apparition soudaine des frégates la Sirène et la Galatée vint fort à propos disperser les forbans qui étaient sur le point d’attenter à sa vie. Ces misérables se hâtèrent de courir à leurs prames ; mais déjà 300 de nos marins avaient pris terre sous le commandement du capitaine de frégate Robert. Les principaux habitans d’Egine dirigeaient leur marche. Quatorze bateaux pirates tombèrent ce jour-là en notre pouvoir ; la flamme fit justice de ceux qui se trouvaient encore sur les chantiers. Canaris se rendit à bord de la Sirène. Jaloux du bon renom de ses compatriotes, indigné des excès qui compromettaient aux yeux de l’Europe la cause de la Grèce, il avait plus d’une fois tenté de chasser les pirates d’Égine ; il les menaçait, quand nos bâtimens étaient apparus, de brûler leurs bateaux. Il ne pouvait en vouloir à ceux qui n’avaient fait qu’accomplir ses menaces, et qui venaient en même temps de préserver ses jours. Le gouvernement grec n’hésita pas davantage à donner son approbation complète aux mesures énergiques prises par l’amiral. « Vous ne nous rendez pas seulement le service, lui écrivit-il le 16 juin 1826, de rétablir dans ces mers la sécurité de la navigation ; en détruisant les moyens que ces hommes, indignes du nom de Grecs, employaient pour devenir le fléau de leur pays, vous les obligez à venir offrir leurs bras à la défense commune. »

Des bras robustes, des cœurs vaillans, ce n’était pas ce qui manquait en 1826 à la Grèce ; il lui manquait le moyen d’assurer la subsistance de ces hommes dont une solde régulière eût fait des héros et dont la faim, mauvaise conseillère, faisait des bandits. Oui certes, il fallait un réel courage à l’amiral pour oser proclamer de ces vérités « qui n’attirent à leurs auteurs que des injures et qui froissent l’opinion générale ; » mais si « en 1826 les Grecs ne pouvaient plus se sauver ni des Turcs ni d’eux-mêmes, » était-il bien juste de s’en prendre à l’humeur indocile, aux tendances anarchiques de leur race ? N’eût-on pas pu en accuser avec plus de raison les hésitations de l’Europe, qui laissait s’épuiser, sans savoir s’arrêter à aucun parti, les dernières ressources et les dernières gouttes de sang de ce malheureux peuple ?


E. JURIEN DE LA GRAVIERE.