Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/80

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Les chefs sont venus à Nauplie réclamer impérieusement le paiement de leurs troupes. Tels sont l’ordre et la discipline qui règnent dans les armées grecques. »

L’échec que les insurgés venaient d’essuyer devant Modon avait complètement ruiné dans l’opinion la vieille renommée des arnautes. C’était la tactique européenne qui avait, suivant les Moréotes, triomphé sur le champ de bataille de Kremmydi. « Le mot tactique, ajoutait M. de Rigny, est aujourd’hui en Grèce dans toutes les bouches. » Le gouvernement voulut profiter de cette disposition des esprits ; il s’empressa de réunir à Nauplie 500 palikares auxquels il donna pour instructeurs des officiers philhellènes. Si ce corps ne devait de longtemps être en état de tenir tête à l’infanterie arabe, on pourrait du moins lui confier avec avantage « la gardé du pouvoir exécutif, ou, pour mieux dire, de la caisse qui, sans cette précaution, eût couru journellement le risque d’être enlevée. » Le gouvernement de Nauplie montrait peu d’inquiétude encore ; le capitaine de Rigny fut plus clairvoyant, il ne s’abusa pas un instant sur les désastreuses conséquences qu’allait avoir le débarquement d’Ibrahim. « La situation des Grecs, écrivait-il encore le 16 mai 1825 au comte de Guilleminot, est la plus critique de toutes celles où ils se soient trouvés. »

Les Anglais avaient refusé de prendre part aux conférences de Saint-Pétersbourg. La Russie, qui d’abord « en avait montré une indignation fière, » et qui semblait vouloir, sans tenir compte de ce refus de concours, « aller de l’avant, » s’était tout à coup effrayée des obstacles que les Anglais pourraient lui susciter. Tout devait donc rester forcément en suspens, tant que le cabinet britannique s’obstinerait à maintenir en Grèce son action isolée. Les délégués des divers comités philhellènes étaient peu disposés à tenir compte des difficultés politiques qui imposaient à notre intervention ces allures circonspectes dont leur zèle généreux ne se lassait pas d’accuser la tiédeur. Le parfait accord de l’ambassadeur de France à Constantinople et du commandant de la station était la seule force qui pût résister avec efficacité à cette pression ardente. Dès le premier jour, la confiance s’établit entre le général de Guilleminot et le capitaine de Rigny. Ils mirent tout en commun, les informations, quelle que fut la source où ils les eussent puisées, les démarches avouées et les tentatives secrètes. « J’ai reçu votre rapport du 16 mai, écrivait au capitaine de la Sirène l’ambassadeur de France ; c’est le premier de ce genre qui m’ait satisfait depuis un an. Grâce à vous, je commence à voir clair dans les affaires de la Grèce. » Quand deux hommes de ce rare mérite sont aussi décidés à se prêter un appui sincère ; quand, placés aux deux pôles d’une question,