Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/804

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contraindre la jeunesse gauloise à entendre cet appel suprême de la Gaule. Qu’importait maintenant aux étudians d’Autun, la cité d’Auguste, ou de Toulouse, la ville palladienne, qu’au nom des anciens dieux, le fanatisme d’un druide cherchât à ressusciter l’ancienne patrie ? En vérité, les descendans du Brenn avaient bien d’autres soucis aujourd’hui. Le concours poétique de Lyon et ses règles burlesques n’avaient-ils pas été créés tout exprès pour eux ? Et la Gaule vit peut-être, alors sans surprise quelque descendant de Vercingétorix ou d’Indutiomar, courbé sous la férule d’un pédant romain, effacer de sa langue de mauvais poèmes en l’honneur du conquérant de son pays.

Quelles altérations ce rapprochement d’une littérature cultivée et d’une littérature sauvage, ce mélange de deux génies inégalement et diversement doués, vinrent-ils introduire dans l’éloquence et dans la poésie latine ? On ne saurait le dire avec précision ; à coup sûr ces altérations furent grandes. L’urbanité latine et la fine plaisanterie, sur le sort desquelles Cicéron pleurait déjà de son temps, purent recevoir de rudes atteintes ; mais la Gaule enrichit les lettres romaines de ses qualités innées, la rapidité, la chaleur, la facilité, l’art de peindre. Plus tard, lorsque les critiques voulurent caractériser le style gallo-latin par opposition à la vieille manière italienne, ils accordèrent à celui-là l’abondance et l’éclat, à l’autre la gravité. « J’aime l’éloquence gauloise, disait l’Italien Symmaque, moi qui en ai été nourri par un vieux rhéteur, enfant de la Garonne, » et saint Jérôme ajoutait : « Sachons unir à la gravité du style romain la largeur et le brillant dû style gaulois. » En vérité, qui donc alors, en entendant aux gymnases de Toulouse, aux écoles de Bordeaux, les exordes d’un Arborius ou les péroraisons d’un Ausone, eût reconnu sous cette enveloppe, si pompeusement fleurie, ce rude génie littéraire, boursouflé, fanfaron et tragique, dont une critique dédaigneuse riait quelque cent ans auparavant ?

Conquise plus rapidement encore par l’esprit que par les armes, la Gaule était devenue au IVe siècle si complètement romaine qu’elle fournissait à Rome même les grammairiens chargés de lui apprendre sa propre langue.


II

Le professorat, qui depuis longtemps déjà fournissait à l’empire presque tous ses orateurs, était au IVe siècle le plus sûr chemin pour arriver à une haute fortune. En Gaule surtout, l’estime publique tenait ce métier en tel honneur que des familles entières s’y consacraient héréditairement. Quelques-unes, comme celle d’Eumène, venues d’Italie ou même d’Orient, avaient trouvé leur véritable