Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/803

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grecques implantées depuis trois cents ans. Les écoles de la phocéenne Massalia, comparables à celles d’Athènes ou d’Alexandrie, produisaient déjà des hommes dont le nom était cité jusque dans l’Orient. A Marseille, suivant le mot de Tacite, l’élégance des Grecs s’unissait par un agréable mélange à la rigidité des mœurs provinciales. Il s’établit donc sur les bords du Rhône et de l’Aude une heureuse rivalité entre l’esprit hellénique et l’esprit latin. En même temps des orateurs distingués, venus de l’autre versant des Alpes, apportaient à la Province les procédés de déclamation et de belle faconde en honneur sur le forum de la Ville. Narbonne, fondation de l’orateur Crassus, semblait surtout avoir hérité de lui le don de l’éloquence ; ses avocats et ses jurisconsultes furent longtemps renommés, et longtemps cette cité conserva intact le dépôt des vieilles traditions judiciaires et du vieux langage ; toutefois ces écoles, créées au sein des municipes, pour la population italienne colonisée, n’exercèrent d’abord qu’une médiocre influence sur les indigènes. « C’étaient, suivant l’expression hardie de Cicéron, des îles éparses dans un océan de barbarie. »

Le système d’un enseignement régulier comme moyen de gouvernement est postérieur à la conquête de César. Étouffer en son germe toute résistance nationale, assimiler promptement les vaincus aux vainqueurs, tuer le souvenir de l’ancienne patrie en inculquant aux enfans le mépris de leurs pères, remplacer le druide ou le barde par le rhéteur ou le grammairien, bref, conquérir l’homme après avoir conquis la terre, telle est, à partir d’Auguste, la grande méthode de la politique romaine. Auguste choisit une ville, la vieille Bibracte éduenne, lui donne son nom, Augustodunum (Autun), et y place le foyer des études romaines au nord de la Gaule. Vienne, Arles, Toulouse, Lyon, Bordeaux, Poitiers, Angoulême, Besançon, Trêves, d’autres villes encore, reçoivent de ce prince et de ses successeurs des gymnases où l’on enseigne les belles-lettres ainsi que la législation latines. Bientôt autour de ces grands établissemens, fondés et dotés par les empereurs, se groupent cent écoles diverses, à la solde des municipalités. Dès lors la conquête est achevée. La noblesse gauloise se déshabitue des batailles ; elle se précipite dans une lice nouvelle, par ambition d’abord et par curiosité, puis par goût et par sentiment des arts ; elle y porte son intelligence et son ardeur naturelles, sève vigoureuse qu’elle tire du tronc natal. Dès le temps de Tibère, elle semble avoir pris dans un dégoût superbe les mœurs et les traditions de ses pères ; sa patrie est Rome, et elle rougit de n’être encore qu’à demi conquise. Parfois cependant, quelque généreuse, mais folle tentative de révolte vient agiter cette terre si promptement devenue romaine : c’est un Sacrovir, un Civilis, un Classicus, mais il leur faut employer la force pour