Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/866

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chaque dizaine d’années amène une révolution sinon dans l’art lui-même, du moins dans le personnel des talens à la mode.

Notre grande école de paysage est restée plus longtemps sur la brèche ; elle a encore parmi nous de glorieux représentans qui éclipsent aux yeux du public la foule des nouveau-venus. Il est visible cependant qu’elle décline. MM. Corot, Cabat, Daubigny, Hanoteau, Harpignies, sont encore là et leurs noms seuls commandent le respect ; mais ils languissent de plus en plus, et ce sont les seconds rôles, comme on dit au théâtre, qui occupent les premiers rangs de la scène, où ils sont loin de faire aussi grande figure que leurs devanciers. Le paysage français paraît subir en ce moment une transformation nouvelle ; en ce genre, comme dans tous les autres, l’art se raffine et se rapetisse. Il y a chez les talens du jour une tendance regrettable à négliger les grands aspects de la nature, largement et simplement interprétés, pour n’en plus cultiver, que les grâces familières et pour ainsi dire les beautés bourgeoises. En général, les nouveaux paysagistes n’apportent pas dans l’étude de la nature un sentiment bien profond ; ils n’en connaissent guère que la surface, et ils la chiffonnent agréablement à la façon des tableaux de genre, sans lui arracher le secret de ses plus grandes beautés. Pour tout dire en un mot, la jeune école est plus exacte, mais elle est déjà plus vieille que l’ancienne, et elle gagnerait souvent à s’inspirer davantage de ces vétérans sentimentaux qu’elle traite volontiers de radoteurs.

M. Corot est fort âgé, personne ne l’ignore ; c’est le patriarche des paysagistes français. Il appartient à une génération disparue depuis longtemps, et il lui survit comme pour faire honte à la génération contemporaine. Son inépuisable fécondité, qui n’a fait que se développer avec les années, a peut-être affaibli son talent. On n’en est que plus émerveillé du retour de fraîcheur et de jeunesse par lequel il se venge cette année des outrages du temps. Ses deux derniers tableaux, la Pastorale et le Passeur, n’ont rien d’absolument nouvel ; ils prouvent seulement que la vieillesse de M. Corot est loin d’être épuisée, malgré l’abus qu’il en fait. La Pastorale est une de ces toiles romantico-mythologiques où M. Corot aime à faire revivre le paganisme, champêtre en l’enveloppant de toute la poésie rêveuse des modernes amans de la nature. Dans une clairière, au bord d’une forêt, un grand arbre aux nobles formes se dresse en travers du ciel, coupant par le milieu un horizon faiblement rougi par les premières lueurs du jour naissant. On aperçoit dans un lointain brumeux, pénétré d’une fine lumière, des coteaux couronnés de monumens d’un style classique. Des bergers ou des sylvains sont couchés sur l’herbe ; un groupe de nymphes danse