Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/867

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gaîment dans la rosée aux premiers rayons de l’aurore. On dirait les derniers ébats des divinités champêtres, qui après leurs courses nocturnes à travers la plaine s’arrêtent au bord de la forêt pour saluer le lever du jour avant de rentrer dans les mystérieuses retraites où elles restent cachées jusqu’à la tombée de la nuit. — Le Passeur représente une scène plus réelle sans en être moins poétique. Sur le bord d’une rivière aux eaux limpides, à l’ombre d’un groupe de hêtres et d’aulnes touffus, le batelier détache l’amarre de sa barque à l’appel de deux hommes entrevus sur l’autre rive à travers la brume matinale. L’air et les eaux ont cette transparence vaporeuse et inimitable que nul autre peintre n’a jamais su dérober à M. Corot. En face, sur un coteau rocailleux qui court le long de la rivière, on aperçoit quelques maisons qui se découpent sur un ciel pur, baigné d’un fin brouillard matinal et d’une lumière fraîche et jeune. Ce paysage n’est pas seulement un harmonieux arrangement de formes et de couleurs : il vit, il frissonne, il palpite, il cause au spectateur la sensation même qu’il éprouverait, s’il faisait partie de la scène. La grande supériorité de M. Corot ne tient pas seulement à l’harmonie du coloris, à l’élégance de la composition ; elle tient surtout à ce que ses, tableaux ne sont pas des reproductions extérieures et machinales : ce qu’ils rendent le mieux, c’est l’aspect général, la physionomie des choses, l’émotion produite dans l’âme du spectateur. En un mot, les tableaux de M. Corot ont une âme, une âme juvénile, printanière, doucement mélancolique, éternellement naïve dans ses sentimens, quoique raffinée par une longue expérience et éclairée par un grand bon sens.

M. Daubigny craint d’être monotone, et il fait tout au monde pour fuir l’uniformité. Pourtant, malgré ses efforts pour se renouveler et pour se rajeunir, combien son talent est plus vieux que celui de M. Corot ! C’est une source tarie, qui ne donne plus qu’une eau troublée. L’inspiration, qui s’alanguit, fait place à un pittoresque factice dû à la recherche des effets matériels et à l’abus des procédés techniques. Il y a certainement des effets imprévus, de grandes hardiesses de facture et une science approfondie du métier dans les deux toiles que M. Daubigny expose cette année ; elles saisissent au premier coup d’œil, mais elles ne supportent pas l’examen, parce qu’elles manquent de sincérité. Pour employer une expression familière, cette peinture se bat les flancs, et elle ressemble à la poésie de certains versificateurs du genre descriptif qui rassemblent habilement des mots, des rimes et des strophes d’un effet pittoresque, mais sans conviction profonde et sans pensée sérieuse. La Plage de Villerville est la meilleure des deux toiles. Du haut d’une falaise, la vue plane sur la grande mer aux reflets