Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/889

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assise de côté sur un rocher dans la posture classique des sources et des fleuves : elle se couche à demi sur une urne penchante, qu’elle entoure de son bras et d’où découle un mince filet d’eau ; mais il n’y a rien dans sa physionomie, ni dans son attitude, ni même dans sa forme un peu rabougrie, qui sente la poésie, dont elle se prétend la source. Oserons-nous le dire ? elle ressemble à une figurante. Au pied de la cascade qui descend du vase, un certain nombre de jolis pygmées, costumés les uns en amours, les autres en pèlerins, grimpent dans les anfractuosités du rocher et s’abreuvent avidement de l’eau, qui tombe. L’allégorie est facile à comprendre, quoique un, peu raffinée pour être traduite en sculpture, et plus conforme au talent de M. Hamon qu’à celui de M. Guillaume ; mais ce que l’on ne voit pas bien, c’est le sentiment qui anime l’œuvre, l’aspect général qui en résulte, l’impression qu’on en doit ressentir.

En revanche, quelle admirable sculpture que le buste de Mgr Darboy ! Ce n’est qu’un portrait, mais un tel portrait suffirait à immortaliser le nom d’un artiste, et si par hasard notre civilisation, dont nous médisons tant, venait à périr, un tel débris retrouvé dans nos ruines ferait dire aux antiquaires que notre siècle a dû être une des plus grandes époques de l’art. Néanmoins ce chef-d’œuvre laisse le public assez indifférent. Au fond, beaucoup de nos Athéniens préfèrent à ce buste grave et sévère la sculpture frisée et pommadée de M. Carrier-Belleuse ou le fouillis rocailleux des imitateurs de M. Carpeaux. Ce n’est pourtant pas la vie qui manque dans cette tête. Elle y éclate avec une franchise qu’on chercherait vainement chez ces fabricans pittoresques. Toute l’âme d’un homme est dans ce morceau de plâtre ; elle s’y révèle par les moindres traits, par les plus petits détails de la forme et du geste. L’ensemble est d’une unité, d’une clarté, d’une énergie incroyables, mais sans une ombre d’exagération, et c’est pourquoi la foule, dont on ne force l’admiration qu’en choquant grossièrement sa vue, ne s’y arrête pas volontiers. M. Guillaume, et c’est là sa gloire, a horreur du charlatanisme ; il n’emploie, pour exprimer sa pensée, que des moyens simples et vrais. Voyez ce vieillard un peu voûté, penché en avant, coiffé d’une mitre, vêtu d’une chasuble mal attachée sur les épaules. Quoi de plus naturel, de plus modeste, et en apparence de plus bourgeois ? Oui, mais cette tête courbée sous le poids de l’âge respire une résolution virile et calme, une intelligence perçante, la force morale éclatant à travers la faiblesse physique. Ce cou qui s’incline, ce visage qui se redresse, ce nez en avant, cette lèvre énergique et serrée, ce regard droit, pénétrant et lucide, ce front large et plein dont les contours se perdent dans ceux de la mitre épiscopale,