Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/888

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Bartholdi de cette mauvaise action, vraiment indigne de son talent, contentons-nous de rapprocher son nom de celui de M. Groisy, l’auteur malheureux du groupe énorme et inintelligible intitulé l’Invasion. Certes le châtiment est rude, mais M. Bartholdi l’a bien mérité.

En fait d’œuvres originales et d’un style indépendant, affranchi des traditions académiques, nous aimons mieux l’Education maternelle de M. Delaplanche, l’auteur distingué, mais un peu mou, d’une Sainte Agnès en marbre dont la grâce douce et frêle doit attendrir les jeunes cœurs. L’Education maternelle est un véritable tableau, et même un tableau de genre rustique, un essai de Jules Breton en sculpture. Une paysanne en bonnet roulé est assise et entoure de ses bras son enfant, à qui elle montre à lire. Cette sculpture, pas plus que la Sainte Agnès, n’est d’une grande puissance, mais le sentiment en est vrai, l’exécution sage et simple. C’est dans ce style qu’il faut traiter, en sculpture, les sujets familiers et modernes, bourgeois ou populaires. Il ne faut pas essayer d’y introduire de force un pittoresque exagéré qu’ils ne comportent pas, et un romantisme à tour de bras qui ne convient pas à la sculpture.


VII

Nos lecteurs n’ignorent pas que M. Guillaume est aujourd’hui le maître par excellence de l’école française, qui est elle-même la première ou pour mieux dire la seule école de sculpture qu’il y ait encore en Europe. M. Guillaume n’est pourtant pas, à proprement parler, un génie ; c’est un homme d’un esprit éminent, d’un sens profond, d’une imagination réglée, d’une exquise délicatesse de sentiment servie par une rare fermeté d’exécution. Beaucoup de choses concourent à en faire un maître ; la principale, c’est qu’à ses yeux l’art n’est ni un métier manuel ni une débauche de l’imagination. Pour lui, la facture n’est point indépendante de la pensée ; l’art, en un mot, est à ses yeux une science exacte en même temps qu’une sorte de religion. Aussi M. Guillaume n’est-il pas de ceux qui prodiguent et qui profanent leur talent dans le vain étalage d’une fécondité stérile. Il garde souvent et volontiers le silence ; il ne parle jamais qu’après avoir longuement et profondément médité, et il se tait aussi longtemps qu’il n’est pas sûr de ce qu’il veut dire. Il faut y regarder à deux fois pour le critiquer quand le sens de quelqu’une de ses œuvres nous échappe, et nous consentons volontiers a croire que c’est notre intelligence qui est en défaut. Toujours est-il que nous n’arrivons pas à nous rendre compte de la pensée qui a inspiré sa statue nouvelle, la Source de poésie. Nous voyons bien une nymphe ou plutôt une femme