Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/894

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fronton du palais de justice d’Amiens. Nous aimons mieux, en fait de bas-reliefs, consacrer ces dernières lignes à rendre justice à l’œuvre profondément personnelle et originale de M. Cros. Cet artiste, encore peu connu, et qui semble avoir fait son éducation dans l’atelier de Pérugin ou dans les vieux missels gothiques, se dévoue depuis plusieurs années à la tâche laborieuse de retrouver les procédés des anciens ciriers du moyen âge. Ce n’est point de sa part une bizarrerie, c’est une véritable vocation, car l’âme de poète qui habite en lui est bien celle de ces premiers âges où l’art moderne, encore naïf et pur, préludait à la splendide éclosion de la renaissance par des essais enfantins et charmans. Son imagination, chaste et ardente, est bien celle de ces premiers maîtres, de ces poètes inimitables qui ont touché à la perfection par la profondeur du sentiment et par l’enthousiasme de la beauté, et dont les élèves n’ont eu qu’un pas de plus à faire pour arriver sans effort à toute la maturité du grand art. Il a leur dessin aminci, délicat et timide, leurs grands et simples pressentimens de la forme, leur grâce exquise et parfois leur gaucherie. Il a même leur coloration surnaturelle, et ce goût enfantin pour l’or et les couleurs brillantes dont on savait tirer de si merveilleuses harmonies au temps des vieilles enluminures et des vitraux gothiques. Libre aux gens positifs de sourire et au public de lever les épaules ; M. Gros est un artiste d’une grande valeur et d’une sincérité profonde.

Son Prix du tournoi est un petit bas-relief en cire colorée, qui représente la loge où la reine du tournoi assiste au combat dont elle va décerner le prix. Qu’elle est délicieuse, cette jeune reine au fin corsage, aux blanches épaules, debout, simplement posée, appuyée des deux mains sur le rebord de sa loge, et tenant l’épée qui sera la récompense du champion victorieux ! Elle cherche à paraître indifférente, mais elle ne l’est pas, la pauvrette, et son cœur bat plus vite qu’elle ne le voudrait. Sa tête est penchée ; son regard, un peu voilé, à la fois fixe et vague, plonge timidement dans l’arène où son chevalier combat pour elle ; elle a peur de ce qu’elle va voir, et elle ne peut en détourner les yeux. Sa blanche poitrine virginale se gonfle dans son étroit corsage ; on sent qu’elle respire à peine et que son sein se soulève avec effort. Elle est calme cependant, parce qu’il faut l’être. Sur sa tête fine et allongée, à l’ovale chaste et pur, s’élève une de ces vastes coiffures du moyen âge, un de ces grands bonnets en forme de mitre que portaient alors les dames de haut lignage, couvert d’or et de pierreries et surmonté d’une couronne. Ses mains fines et transparentes, modelées avec une délicatesse exquise, sont cependant à peine indiquées. Tout le mouvement de son corps, d’une grâce si chaste et si