Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/903

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jeter un trouble profond dans la communauté d’esprit et d’action entre Paris et la France.

Il y avait, dès le début, trois choses qui résumaient et dominaient tout. Il fallait être assuré de pouvoir suffire pendant un laps de temps donné à l’alimentation matérielle d’une population portée à plus de deux millions d’âmes par le reflux des habitans des banlieues. Il fallait soutenir cette population dans son moral en la garantissant tout à la fois des défaillances ou de l’excès des illusions, en se faisant de son patriotisme et de son dévoûment un appui contre l’esprit de sédition, et il fallait enfin la conduire au combat. Les approvisionnemens n’étaient pas pour le moment la difficulté la plus pressante. Aux premiers jours du siège, on s’était hâté de donner à Paris la bonne nouvelle qu’il avait deux mois de vivres assurés, et il semblait alors que cela dût répondre aux prévisions les plus étendues. En réalité, on avait cru prudent de ne pas tout dire : avec un peu d’industrie, on avait, rien qu’en farines, du pain pour près de trois mois. Il restait en outre 100,000 quintaux de blé à moudre, et à mesure que la lutte se prolongeait, à force de recherches et de réquisitions, on arrivait même à découvrir 500,000 quintaux de grains de toute sorte qui devaient être singulièrement utiles. De ce côté, il n’y aurait donc eu rien à craindre, si l’incohérence et la mobilité des évaluations n’avaient laissé une incertitude perpétuelle. Politiquement, pour le conseil de l’Hôtel de Ville, la question était de vivre, d’aller jusqu’au bout sans tomber dans des agitations ruineuses et déshonorantes devant l’ennemi, en maintenant autant que possible cette dernière représentation d’une autorité nationale que la France avait à peu près reconnue avant l’investissement, qu’elle devait retrouver debout à l’heure de la délivrance.

Quant à l’action militaire, quant à la défense proprement dite, elle offrait ce dangereux caractère de disposer de moyens en apparence illimités et d’être exposée peut-être à se débattre, à se dévorer dans le cercle défini où elle était condamnée à se mouvoir. Maintenir cette population parisienne si inflammable, si prompte aux émotions et menacée de tant de souffrances, profiter des premiers momens de répit pour organiser les ressources et les forces qu’on avait sous la main, pour rendre la place inabordable en cherchant d’un autre côté les points faibles de l’ennemi, avoir un œil sur les Prussiens du dehors pour les repousser ou les attaquer si on le pouvait, un œil sur les agitateurs du dedans pour les contenir, c’était là ce qu’on allait avoir à faire ; c’était l’œuvre complexe, épineuse et accablante qui pesait particulièrement sur l’homme appelé à personnifier la défense en première ligne, sur le général Trochu, devenu en un instant président du gouvernement, chef de l’armée