Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/904

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


d’opérations, commandant d’une place assiégée. Le général Trochu avait tenu à réunir tous les pouvoirs ou les apparences de tous les pouvoirs : c’était peut-être une nécessité, c’était aussi une périlleuse confusion, puisque le gouverneur de Paris avait l’air d’être un dictateur sans avoir l’autorité réelle de la dictature, puisque les devoirs de chef de gouvernement pouvaient n’être pas toujours d’accord avec les devoirs de chef de la défense militaire, comme c’est arrivé plus d’une fois.

Rien n’est plus aisé aujourd’hui que de se refaire un idéal du siège tel qu’il aurait pu, tel qu’il aurait dû être, de relever les erreurs, les méprises, les faiblesses, les incohérences qui ont rempli ces cinq mois de combats, d’anxiétés et de misères. On n’a pas fait tout ce qu’on aurait pu faire, et on n’a pas empêché ce qu’on aurait dû empêcher, dit-on, dans la commission du ’ septembre. « Vous en parlez à votre aise, on voit bien que vous n’y étiez pas, » répond avec une vive et spirituelle bonhomie le général Trochu, La vérité est qu’on ne vivait pas à l’aise en ce temps-là qu’on ne faisait pas tout ce qu’on voulait. Les difficultés étaient immenses : elles résidaient dans les choses et dans les hommes, dans la manière même de comprendre et d’engager cette terrible lutte. je vais droit à ce que le général Trochu appelle la philosophie, à ce que j’appellerai plutôt les nécessités, les fatalités du siège.

Et d’abord c’est un fait avéré, avoué, que le gouverneur de Paris croyait peu à la possibilité d’une défense prolongée. Il y a eu des momens au cours de la lutte où, voyant cette œuvre extraordinaire grandir et se développer d’une manière imprévue, où cédant à l’entraînement universel, il a eu, lui aussi, des éclairs d’illusion et d’espérance. Au fond, raisonnant en soldat, il ne pouvait se dérober à cette cruelle et obsédante conviction qu’une place de guerre soumise à cette énergique étreinte, privée de toute armée de secours, était une place perdue d’avance, impuissante à se dégager par son propre effort, et à ceux de ses collègues qui l’assaillaient de leurs anxiétés, qui lui demandaient assez mélancoliquement quelle serait la fin de tout cela, il répondait : « Nous sommes réunis ici pour commettre ensemble une héroïque folie. » Seulement cette « héroïque folie, » le gouverneur de Paris croyait qu’on était absolument tenu de la tenter, de la pousser jusqu’au bout sans se préoccuper du dénoûment. Il allait en un mot au combat avec le sentiment le moins fait pour être compris des foules, un sentiment stoïque du devoir qui était indépendant de l’idée du succès immédiat et définitif, qui n’excluait néanmoins ni la résolution d’agir, ni la prévoyance, ni même une appréciation fine et juste de la nécessité des choses.