Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/916

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21 octobre était encore une journée manquée ! — Il est vrai, un moment à Versailles on avait eu une poignante émotion. La population, répandue dans la ville, entendant de si près le bruit du canon, le crépitement de la fusillade, croyait pour cette fois à la « grande sortie des Parisiens » si souvent annoncée, elle comptait presqu’à chaque instant voir déboucher les pantalons rouges. Les Allemands, de leur côté, avaient une certaine mauvaise humeur, surtout parce qu’ils comprenaient que le moindre échec pouvait leur être funeste. Le soir même, M. de Bismarck, si habile diplomate qu’il fût, ne dissimulait pas entièrement son impression dans un entretien avec le maire de Versailles, qu’il mandait auprès de lui. Le chancelier promenait l’infortuné maire dans une conversation à bâtons rompus, parlant de tout, des réquisitions infligées à la ville, des chances de la paix, de la prochaine capitulation de Metz, des vingt-trois agressions de la France contre l’Allemagne depuis Louis XIV, et tout d’un coup il disait négligemment : « C’est étonnant comme l’on a peu en France et à Versailles le sentiment et la connaissance de l’état de guerre ! Lorsque le boute-selle est sonné,… tous les hommes sortent par curiosité et semblent attendre l’issue des événemens pour y prendre part. Cela amènera des malheurs… Aujourd’hui il y a eu une sortie de Paris et une du Mont-Valérien ; on a lancé vingt bataillons, demain on peut en faire sortir quarante, les alertes peuvent se succéder. Avertissez vos habitans de rentrer chez eux, évitons-leur de graves malheurs… »

Les Prussiens avaient éprouvé certainement un peu de trouble, d’autant plus qu’ils avaient été assaillis avec une impétuosité à laquelle ils ne s’attendaient pas et qu’ils avaient fait des pertes assez sensibles. Un régiment de la Basse-Silésie avait eu sur ses contingens engagés plus de 150 hommes hors de combat, dont 10 officiers. Un régiment de la Prusse occidentale avait perdu 120 hommes. Que les Allemands fussent pour cela réduits à préparer leur retraite, à « boucler leur valise, » comme on l’a dit, cette idée était de la part des Versaillais une illusion de captifs attendant la délivrance. Qu’on ait pu croire à la possibilité d’aller ce jour-là jusqu’à Versailles, à travers les formidables défenses déjà plus qu’ébauchées dans ce massif par les Prussiens, c’était la méprise d’une opinion impatiente et peu éclairée. Ni le général Ducrot, qui conduisait l’action, ni le général Trochu, qui l’avait autorisée, n’avaient cette pensée ; s’ils l’avaient eue, ils n’auraient, pas engagé le combat avec 10,000 hommes à une heure de l’après-midi. On avait voulu refouler l’ennemi hors des positions où il nous gênait, et sous ce rapport la sortie du 21 octobre, qui avait une importance qu’on ne soupçonnait ni dans le public de Paris ni même au camp prussien,