Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/930

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s’était avancé sur les Champs-Elysées avec une division et qui proposait de marcher sur l’Hôtel de Ville par la rue de Rivoli et par les quais, avec du canon devant lui. Il est certain qu’en laissant le général Ducrot marcher de ce côté et en appelant du sud le général Vinoy, qui serait descendu par le boulevard Saint-Michel, le dénoûment eût été prompt ; mais le gouverneur, poussant jusqu’au bout sa politique de la « force morale, » voulait laisser à la garde nationale seule le soin d’avoir raison de la sédition ; peut-être aussi craignait-on que le premier coup de canon ne fut le signal du massacre des autres membres du gouvernement, demeurés prisonniers à l’Hôtel de Ville. M. Jules Favre, M. Jules Simon, M. Garnier-Pagès, le général Le Flô, étaient restés en effet dans la salle du conseil, souvent couchés en joue par ceux qui les gardaient, accablés de fatigue et d’émotions, très fermes néanmoins et refusant de se prêter à toute concession. S’il y eut quelque essai de transaction, ce fut en dehors d’eux, au moyen d’un accord, négocié on ne sait au juste par qui, laissant aux émeutiers la liberté de se retirer et promettant les élections municipales pour le lendemain. C’était le signe de la lassitude de la sédition, qui commençait à comprendre qu’elle n’en avait plus pour longtemps. Elle était en réalité tout près d’être enveloppée par les masses de garde nationale que M. Jules Ferry conduisait sur l’Hôtel de Ville et par un bataillon de mobiles bretons qui pénétrait dans le palais par un souterrain communiquant avec la caserne Napoléon. Dès lors les membres du gouvernement étaient délivrés, l’insurrection expirait d’impuissance, sans effusion de sang, au milieu de ces scènes à la fois sinistres et grotesques, sans qu’un coup de fusil eût été tiré.

On touchait déjà au matin. C’était assurément une lamentable. journée, qui en compensation prouvait néanmoins deux choses : la première, c’est que ces conspirateurs, capables d’exposer Paris à tomber dans une convulsion aux pieds de l’ennemi, étaient après tout de médiocres gens qui n’avaient pas su même tirer parti de l’avantage qu’ils avaient eu un moment. Ils n’avaient sûrement montré ni habileté dans la préparation de leur entreprise, ni hardiesse dans l’exécution, et c’était fort heureux. Le second fait qui éclatait dans cette répugnante échauffourée, c’est que la population de Paris pouvait bien être mobile, frondeuse, accessible aux émotions et aux défiances, mais qu’elle restait en immense majorité intacte dans sa fidélité, dans son patriotisme, toujours prête à marcher au premier signai contre la sédition en présence de l’ennemi. En définitive, sans parler des nécessités de répression devant lesquelles on reculait ou qu’on ajournait par faiblesse, le gouvernement sortait de cette crise avec une autorité nouvelle qu’il faisait confirmer trois