Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/940

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hommes lui réservent. L’orateur trouve Athènes plus heureuse d’avoir été battue à Chéronée en faisant son devoir que si elle avait prospéré en s’effaçant et en abdiquant, comme le voulait Isocrate, ou en aidant Philippe à réduire la Grèce en esclavage, comme Eschine et Démade le lui auraient volontiers conseillé ; c’est ainsi que le Socrate de Platon proclame que le juste, même insulté et persécuté par tous, même traîné en prison, puis mis en croix, est plus heureux que l’injuste au comble des honneurs, des richesses et de la puissance. Pour que, malgré tous les démentis qui lui furent infligés par la fortune, il soit resté toute sa vie fidèle à cet idéal, il faut qu’il l’ait conçu de bonne heure, dans ces années de jeunesse où les doctrines que nous embrassons et les sentimens qui nous remuent atteignent jusqu’au fond même de l’âme encore fraîche, molle et facilement pénétrable, y laissent une ineffaçable empreinte et en modifient pour ainsi dire la substance. C’est alors vraiment que l’homme se fait et s’achève ; plus tard, quelque temps qu’il lui reste à vivre, les changemens ne seront qu’apparens. Tout ce qui viendra du dehors, émotions et idées, glissera sur le métal durci par la vie, ou ne fera qu’entamer et colorer légèrement la surface.


II

C’était pour châtier ses tuteurs infidèles et pour se faire rendre l’argent volé que Démosthène, dès sa première jeunesse, s’était appliqué avec tant de zèle à l’étude de la rhétorique et du droit. C’était par intérêt ou plutôt par nécessité qu’il avait tâché d’apprendre à composer un plaidoyer et à parler en public. Il se trouva par bonheur que les obstacles et les difficultés qui semblaient devoir peser si douloureusement sur sa vie se tournèrent en aiguillons ; les circonstances ne firent que le pousser violemment du côté où l’inclinait sa nature, où l’appelait son génie. Il combattait pour se préserver de la misère, lui et les siens, pour s’assurer l’indépendance, pour épargner la gêne à sa vieille mère, pour conquérir une dot à sa sœur ; mais en même temps il prit goût à ce genre de travaux et de luttes, il s’aperçut qu’il pouvait songer à tirer parti des talens qu’il avait acquis comme malgré lui, sous la pression des événemens. Pourquoi ne remplacerait-il pas comme avocat, son maître Isée, dont il s’était approprié, par un long et intime commerce, l’art savant et la science juridique ? Pourquoi ne tirerait-il point parti d’une expérience qui lui avait coûté si cher ? Si le succès l’y encourageait, ne lui serait-il point permis d’aspirer a un rôle plus brillant encore, à Celui de ce Callistrate d’Aphidna,