Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/941

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dont l’habile et véhémente parole l’avait de si bonne heure ému jusqu’à l’enthousiasme ? Quand il écoutait discuter au Pnyx ou devant le jury, il lui venait à l’esprit des idées, des argumens, des objections, des mouvemens d’éloquence et de passion. Il s’interrogeait donc et s’observait lui-même ; il sentait sa pensée s’affermir, son intelligence devenir plus capable d’attention et de réflexion, son âme vibrer comme un instrument délicat et sonore ; il sentait naître et germer en lui l’orateur.

En attendant, il travaillait. Plutarque nous a conservé de curieux détails sur la méthode qu’il suivait, sur les exercices auxquels il s’astreignait. Ces détails sont sans doute empruntés à des mémoires rédigés sinon par un contemporain de l’orateur, au moins par quelque lettré de la génération suivante, de celle que représente Démétrius de Phalère. On devinait dès lors que le temps des génies originaux était passé, qu’une ère venait de se clore pour la Grèce au moment où avait disparu ce groupe d’hommes éloquens et passionnés : les Eschine et les Démade, les Hypéride et les Démosthène, dont la vie comme la mort avaient eu quelque chose d’éclatant et de tragique. Aussi ceux qui, tout jeunes, avaient encore entendu retentir ces grandes voix maintenant éteintes par l’exil, le fer ou le poison, s’appliquaient-ils à recueillir curieusement leurs propres souvenirs et ceux de quelques vieillards, derniers survivans de cet âge héroïque et de ces luttes mémorables où ils avaient eu l’honneur de combattre, mêlés dans le rang, sous la bannière de l’un ou l’autre de ces illustres chefs.

Quelle que soit l’origine des renseignemens en question, ils ont d’ailleurs un caractère de vraisemblance trop marqué pour ne point mériter d’être reproduits. Démosthène, dit Plutarque, donnait pour base et pour stimulant à ses études ses relations avec le monde extérieur. Aussitôt qu’il était rentré à la maison, il repassait les faits qu’il avait entendu discuter, — en tant qu’ils soulevaient une question de droit, — et il prenait note de la solution juridique qui était intervenue. Les discours qu’il avait écoutés, il les récapitulait, il cherchait à en retrouver les divisions et même les périodes principales, les traits les plus frappans. A ce propos, il réfléchissait au parti que tel ou tel orateur avait tiré de telle ou telle idée, à l’adresse qu’il avait mise à tourner telle ou telle difficulté ; il examinait, il vérifiait à nouveau les raisons qui avaient été données pour et contre. De tels exercices faisaient pour lui, de chaque débat politique et judiciaire auquel il assistait, une véritable leçon « ils aiguisaient son jugement, ils ouvraient son esprit, ils l’empêchaient de s’engouer de telle ou telle théorie ; en un mot, ils le préservaient du danger de ne voir les choses que sous une seule face,