Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/945

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Démosthène se mettait-il à l’ouvrage après un frugal repas arrosé d’eau claire, et prolongeait-il ses études jusqu’à une heure avancée de la nuit, ou plutôt, s’endormant tout de suite après souper, ne se relevait-il pas vers les trois ou quatre heures du matin pour travailler jusqu’au moment où la ville recommençait à s’agiter et à bruire autour de lui ? Peut-être cette dernière combinaison demande-t-elle au début, tant que l’habitude n’est pas bien prise, un plus pénible effort de volonté ; mais elle est de beaucoup la meilleure, pour l’esprit et pour le corps tout à la fois. Plusieurs hommes éminens de notre temps, dont la verte et laborieuse vieillesse fait notre admiration, lui doivent peut-être le rare privilège d’avoir conservé, jusque dans leur grand âge, l’entier exercice de leurs hautes facultés. La veille du matin échauffe bien moins le sang, irrite bien moins les yeux et les nerfs que celle du soir. Le soir, on sent peser sur sa tête le poids des fatigues et des tracas du jour, pour s’appliquer à l’étude, il faut faire en quelque sorte violence à des organes déjà las, à une intelligence distraite et préoccupée. Le matin au contraire, l’homme tout entier sort du sommeil reposé et comme renouvelé. L’eau dont il baigne ses mains et son visage, les fraîcheurs de l’aube auxquelles il entr’ouvre bientôt sa fenêtre, tout concourt à un même effet : c’est alors que la conception est le plus vive et le plus lucide, la vue le plus nette. Si nous en croyons Cicéron, qui reproduit là quelque renseignement emprunté à ses sources grecques, Démosthène aurait été de cet avis. L’orateur, dit-il, s’irritait contre lui-même quand il arrivait par hasard qu’il ne fût point levé au moment où les ouvriers, avant le jour, partaient pour leur travail.

Quoi qu’il en soit, d’une manière ou d’une autre, Démosthène consacrait à l’étude une partie de ses nuits ; le fait est certain. Encore bien des années après, Pythéas, un des hommes les plus spirituels du parti macédonien, faisait allusion, dans un débat, aux veilles obstinées de son illustre adversaire. « Tes traits d’esprit sentent l’huile, » lui disait-il d’un air méprisant, — à quoi Démosthène répondit non sans à-propos : « En tout cas, ta lampe en aurait bien d’autres à conter que la mienne. » Comme la plupart des hommes de son bord, Pythéas avait la réputation d’un viveur qui passait la nuit en orgies.

Ici, comme dans tous les chapitres de cette biographie, à côté de l’histoire nous rencontrons la légende, ces anecdotes puériles qui faisaient la joie des grammairiens et des sophistes de la décadence. Démosthène, racontait-on, afin d’être encore plus à l’abri des distractions, s’était fait construire un cabinet souterrain ; il s’y enfermait pour lire et pour déclamer ; du temps de Plutarque, ce caveau