Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/948

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risqué de perdre le fil des discussions pendantes, de n’être plus au courant quand il reparaîtrait. D’ailleurs, comme tout avocat qui débute, il cherchait la clientèle ; n’était-ce pas en se montrant le plus souvent possible à la barre des cours de justice, en causant avec ceux qui l’entouraient et en leur donnant son opinion motivée qu’il pouvait attirer les yeux et se faire connaître ? Qui donc aurait été le chercher dans cet obscur asile où vous le reléguez ? Chez les Athéniens comme à Paris, comme partout ailleurs, celui qui prétend s’imposer au public doit avant tout se garder de se laisser oublier. Le mathématicien, le physicien, l’astronome, le chimiste, un Descartes, un Galilée, un Copernic, un Lavoisier, ceux qui étudient les lois éternelles des nombres et de la matière, les mouvemens des astres dans l’espace ou les affinités des atomes, peuvent s’enfermer dans leur cabinet ou dans leur observatoire, vivre au milieu de leurs instrumens et de leurs appareils, de leurs fourneaux et de leurs creusets ; occupés à trouver des formules pour les plus hautes abstractions où puisse s’élever la pensée ou à dégager des phénomènes les rapports constans qui se cachent derrière leurs fugitives et changeantes apparences, ils peuvent se séparer des hommes, pour se rappeler à leur souvenir, de loin en loin, par quelqu’une de ces étonnantes découvertes qui renouvellent la science et qui semblent reculer les limites du monde. Il en est tout autrement du moraliste et de l’historien, à plus forte raison de l’avocat et du politique. Ce que ceux-ci étudient, ce ne sont pas des relations idéales ni les propriétés de la matière, ce n’est même pas l’homme abstrait du philosophe, c’est ce qu’il y a de plus complexe parmi les êtres qui nous sont connus, l’homme concret, l’homme de telle race et de telle époque, bien plus encore, un certain nombre d’individus, un groupe de contemporains et de concitoyens. Pour agir sur ce groupe, pour avoir prise sur lui par la parole, il faut y rester sans cesse mêlé ; par une expérience de toutes les heures, de tous les instans, il faut arriver à connaître le fort et le faible de ces âmes que l’on se propose de gouverner par la parole, il faut en venir à prévoir, comme le marin devine la tempête, non-seulement ce que l’on peut appeler les mouvemens réguliers de l’opinion, mais ses fantaisies et ses brusques caprices. Celui qui se propose d’acquérir cette science doit, l’oreille, les yeux et l’esprit toujours ouverts, vivre au plus épais de la mêlée humaine. Ses observations, il ne les notera pas, comme aujourd’hui l’astronome et le physicien, sur un registre spécial ; mais, grâce à l’habitude qu’il prendra d’associer rapidement certaines idées, grâce surtout aux heures de méditation et de travail qu’il saura se réserver, elles se déposeront et s’ordonneront au fur et à mesure dans son intelligence, elles se graveront dans sa