Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/953

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nous avions contractées à Athènes. Aussi, à l’heure qui est pour les autres celle du souper, ils étaient, eux, déjà échauffés par le vin. Les esclaves qui nous servaient furent leurs premières victimes. Notre tour vint ensuite. Sous prétexte que nos esclaves les enfumaient en faisant notre cuisine ou leur parlaient mal, à tort et à travers ils donnaient des coups, répandaient des seaux d’immondices, et versaient sur nous leur urine ; en un mot, il n’y avait pas de grossièreté ni d’insulte qu’ils ne nous fissent. Lorsque nous vîmes cela, grande fut notre colère. Nous nous bornâmes d’abord à marquer notre dégoût ; mais, comme ils persistaient sans relâche à nous jouer des tours, toute mon escouade alla en corps trouver le stratège et lui dire ce qui s’était passé. Pour moi, je n’ai agi qu’avec mes camarades. Le stratège adressa des reproches à ces hommes et les punit non pas seulement à cause des grossièretés qu’ils avaient commises envers nous, mais encore d’une manière générale pour tous les méfaits dont ils s’étaient rendus coupables dans le camp. Quant à eux, bien loin d’y mettre un terme et d’en rougir, ils fondirent sur nous, dans la même soirée, dès que la nuit fut venue ; ils commencèrent par dire des injures et finirent par me porter des coups. Ils poussèrent de tels cris et firent un tel tapage autour de la tente que le stratège et les taxiarques accoururent, et avec eux un certain nombre de soldats comme nous, qui nous mirent à l’abri de tout acte de violence et nous empêchèrent d’en commettre nous-mêmes, insultés comme nous l’étions par ces gens-là Les choses étaient donc allées très loin, et, quand nous fûmes de retour ici, il y eut entre nous, comme on pouvait s’y attendre, beaucoup d’irritation et d’inimitié. je ne pensai pas cependant que le dusse leur intenter une action, ni leur demander en aucune façon compte de ce qui s’était passé. J’étais simplement résolu à me tenir dorénavant sur mes gardes, et à faire en sorte de n’avoir aucun rapport avec dépareilles gens [1]. »


Par sa vive et familière simplicité, ce récit dut plaire aux juges, vieillards auxquels il rappelait les campagnes de leur jeunesse, les nuits passées sous la tente, les repas au grand air, dans ces beaux sites où se dressaient, au milieu des montagnes, les forteresses, destinées à protéger les frontières de l’Attique, Panacte et Décélie, Eleuthères et Phylé. Pour nous aussi, n’emprunte-t-il pas un intérêt tout particulier et comme une surprenante réalité aux souvenirs de ces dernières années, de la guerre et du siège, de la garde mobile et de la garde nationale ? Parmi ceux qui ont traversé ces épreuves, arrachés par le devoir à leurs occupations et à leur cercle ordinaires, il n’est personne qui ne songe sans quelque plaisir à l’agrément qu’il a trouvé dans certains rapprochemens inattendus

  1. Ici, comme pour les discours contre Aphobos et contre Onétor, nous empruntons encore à M. R. Dareste sa traduction inédites