Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/954

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et dans les longues conversations, bientôt intimes et confiantes, auxquelles provoquait l’oisiveté forcée du rempart ou du camp. De ces hasards et de ces épanchemens sont nées souvent des amitiés qui ont survécu aux circonstances, et qui comptent aujourd’hui parmi les meilleures et les plus solides. En revanche, qui n’a présentes à la mémoire bien des scènes désagréables amenées, entre gens d’une même compagnie, et d’une même escouade, par la différence des éducations et des goûts, par un contact forcé de tous les momens, qui devenait, à la longue, irritant et pénible au dernier point ? Qui ne ressent encore quelque chose de la colère qu’il a parfois éprouvée quand il se voyait contraint d’entendre des propos grossiers, de subir des entretiens dont la lourde gaîté contrastait si cruellement avec le malheur des temps ? Ceux même à qui la chance n’avait point assigné de trop insupportables compagnons étaient-ils, par cela même, à l’abri de toutes les misères que peut entraîner cette cohabitation obligatoire ? Non certes. Point de chambrée où n’existassent deux factions ennemies, le parti des gens sensés qui savaient dormir ou qui tout au moins voulaient reposer sur leur botte de paille ou leur lit de camp, celui des irréguliers qui, sous un prétexte ou sous un autre, préféraient passer la nuit à jouer, à boire et à chanter. Malgré l’étroitesse et la dureté du matelas, vous aviez fermé les yeux, vous sentiez venir le sommeil ; mais tout à coup vous étiez réveillé par de grands éclats de voix, et cependant l’instant approchait où vous auriez une patrouille à faire, une garde à monter ! Révolté, furieux, vous vous dressiez sur votre séant ; comme l’hoplite athénien dont nous avons reproduit les griefs, vous faisiez appel à l’autorité, d’ailleurs presque toujours impuissante, du sergent ou du lieutenant ; vous lanciez aux perturbateurs une volée d’injures, et votre indignation était parfois si vive que, sans les camarades, vous les eussiez bien volontiers pris à la gorge. Reportons-nous à tous ces épisodes de notre vie militaire, qui semblent déjà si loin, quoique deux années à peine les séparent de l’heure présente ; nous comprendrons dans quelles dispositions de violente et mutuelle antipathie durent rentrer à Athènes, quand ils quittèrent la garnison de Panacte, Ariston et les fils de Conon. Pendant des semaines, peut-être pendant des mois, les conflits avaient été quotidiens, et c’était la surveillance des officiers qui seule avait empêché ces sentimens d’éclater en voies de fait et en rixe sanglante ; les franchises de la vie civile allaient leur permettre de se donner un plus libre cours. Voici comment le plaignant présente les faits que vise sa demande.

« Peu de temps après notre retour de Panacte, je me promenais, selon mon habitude, le soir dans l’Agora, avec Phanostrate de Céphise, jeune