Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/956

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


rapporteur fidèle, il suggère à ses auditeurs la pensée de rapprocher ce cri que pousse Ctésias et ces paroles qu’il se murmure à lui-même de son prompt retour en nombreuse et turbulente compagnie. Les juges en concluront qu’il y a eu de la part de Ctésias et de Conon préméditation et guet-apens, que Conon et ses compagnons de table sont redescendus tout exprès sur l’Agora pour faire à leur adversaire un mauvais parti ; ils tiendront d’autant plus à leur idée qu’ils se figureront être arrivés d’eux-mêmes à cette conclusion. Une impression analogue doit être produite par le tableau que trace Ariston de la joie indécente à laquelle son ennemi s’abandonne après ce bel exploit ; rien ne s’accorde mieux avec ce qu’il a déjà raconté des façons de l’homme violent et grossier qui le poursuit de sa haine, rien ne peut mieux contribuer à les rendre tous odieux. Conon, ses fils et leurs dignes acolytes, viveurs de bas étage dont il reprend et achève le portrait dans d’autres parties de son plaidoyer. Il les montre plus loin faisant partie de vraies sociétés de débauche où l’on s’affuble de surnoms dont le seul que nous osions traduire en français équivaudrait assez bien au titre de compagnons de la bouteille : on s’y enivre, on y porte, on y reçoit des coups à propos de courtisanes que l’on se dispute ; on s’amuse, après boire, à parcourir les rues, à rosser et à détrousser les passans, « à dévorer les viandes consacrées à Hécate dans les carrefours, à ramasser de tous les côtés, pour s’en régaler ensemble, les chairs que l’on enlève aux porcs offerts en sacrifice expiatoire par les magistrats au moment de leur entrée en charge. »

Ces gens de joyeuse humeur, dont on peut apprécier par ces traits les goûts distingués, se proposent, dit Ariston, de tourner devant le tribunal la chose en farce et en plaisanterie ; ils railleront leur adversaire, qui fait tant de bruit et d’embarras pour quelques horions donnés et rendus. Le plaignant a prouvé, par des témoignages partout mêlés fort à propos au récit, qu’il n’y a jamais eu provocation de sa part ; il démontre de même, par le témoignage des médecins appelés auprès de lui, qu’il s’en est fallu de bien peu que la prétendue plaisanterie de Conon n’eût une issue tragique. A la suite des coups qu’il avait reçus, il fut pris d’une maladie qui le conduisit à l’extrémité ; sans une évacuation de sang, qui se fit naturellement et en grande abondance, il était perdu, et ses parens auraient eu à traîner Conon devant l’aréopage, comme coupable d’assassinat sur la personne d’un citoyen. Haussant alors le ton, l’orateur indique, explique et justifie les lois dont il invoque en ce moment la protection. Pourquoi le législateur a-t-il établi toute cette série d’actions pour injures, pour voies de fait, pour coups, pour blessures volontaires, qui se tiennent entre elles et se supposent