Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 105.djvu/977

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Lenormant montre que depuis lors on n’a fait que les copier. C’est encore aujourd’hui le système de l’enseignement français.

M. Lenormant le trouve mauvais, et l’attaque sans ménagement ; il lui reproche d’avoir amené un déplorable abaissement des études. On ne sait plus le grec, on sait à peine le latin, et il annonce que cette décadence ne s’arrêtera pas. Que faut-il faire pour y mettre un terme ? Revenir aux vrais principes, et d’abord rendre à l’enseignement supérieur son importance et sa place. Une nation qui le néglige se découronne elle-même : il n’est aujourd’hui qu’un luxe dont, on peut se passer ; il faut en faire une nécessité. C’est la faculté et non le collège qui doit être désormais le centre de la vie scolaire, et, pour que personne ne puisse en douter, M. Lenormant voudrait que ce que nous appelons l’enseignement secondaire s’appelât l’enseignement préparatoire. Cet enseignement lui-même lui paraît avoir besoin de modifications profondes. Il faut, selon lui, rendre dans les collèges les devoirs écrits moins nombreux, accroître les explications, supprimer les morceaux choisis et les extraits, mettre entre les mains des élèves des textes suivis. « Qu’on laisse, dit-il, aux exercices oratoires une certaine place, afin de faire connaître d’une manière pratique le mécanisme de la phrase, le développement de la pensée et l’enchaînement du discours, — qu’on fasse faire un certain nombre de vers latins, afin d’inculquer la connaissance de la quantité et de la métrique : ce sont là des choses que le concède, à contre-cœur peut-être ; mais si ces élucubrations puériles continuent de se produire au dehors et d’être signalées comme le nec plus ultra de la capacité scolaire, on me permettra de les ranger, sous le rapport de l’utilité et de l’intérêt, dans la même catégorie que la poudre et les mouches, et de leur trouver autant d’à-propos qu’au menuet et aux pirouettes. »

Il est impossible de ne pas remarquer combien ces réformes que demandait M. Lenormant ressemblent à celles qu’on a essayées l’an dernier. Ainsi ces modifications qu’on a tant attaquées et qui paraissaient à beaucoup de personnes des nouveautés scandaleuses avaient été déjà proposées il y a vingt-cinq ans, et, ce qui est plus curieux encore, c’est que l’écrivain qui les réclama le premier combattait dans les rangs de ceux qui les ont si mal accueillies. M. Lenormant aurait été bien surpris, si on lui avait dit qu’un jour les gens qui paraîtraient approuver les méthodes qu’il préférait seraient suspects d’être des partisans du désordre et des fauteurs de l’anarchie. Cette question de l’enseignement a eu le malheur de devenir une arme pour les partis. C’est ce qui rend les discussions éternelles et les décisions impossibles. L’exemple de M. Lenormant prouve pourtant qu’il y aurait moyen de s’entendre. On y arriverait en se dégageant des préjugés et des petitesses de l’esprit de parti, et l’on pourrait prendre enfin les mesures que la France réclame, et que rend nécessaires le triste état de notre enseignement.


G. BOISSIER.