Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 106.djvu/538

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peut nier qu’il ne se révèle de toutes parts une tendance positive à faire de l’âme la dépendance de la physiologie, et à rétablir ainsi la série continue des phénomènes naturels en y rattachant les manifestations, réfractaires en apparence, de la vie et de la spontanéité libre. La conscience ne marque plus l’avènement inexpliqué d’un monde nouveau ; elle marque uniquement le dernier échelon de la série. Elle n’a plus, comme on le croyait dans les vieilles écoles, ses conditions spéciales ni ses lois distinctes : elle retombe, avec tout ce qui dépend d’elle, sous l’empire des lois universelles qui règlent le reste de la nature. La chimère du libre arbitre s’évanouit ; le monde moral se révèle enfin sous son véritable aspect, comme la dernière évolution du monde physique. La science positive le ressaisit tout entier en y introduisant l’ordre invariable des conditions, la détermination des résultats, le calcul des prévisions infaillibles. C’est ce qu’on appelle le déterminisme. De la physique et de la chimie, il a passé dans la biologie ; aujourd’hui il est en train de conquérir la science de l’âme.

Ces idées se répandent en dehors des régions savantes ou elles sont nées. Leur propagande active, continue, ne se fait pas seulement dans les mille publications scientifiques qui paraissent chaque jour ; elle se reconnaît dans les entretiens et les discussions du monde, elle se marque dans les improvisations de la tribune ou de la presse, elle tend même à dominer dans des esprits qui n’en ont pas toujours une claire conscience. Nous n’avons pas l’intention de traiter ici dans les vastes proportions qu’elle a prises de nos jours cette question du déterminisme et de la liberté ; nous ne voulons la prendre que par un biais pour ainsi dire, au point de vue d’un de ses multiples aspects. Les nouvelles écoles de la science et de la philosophie tendent à supprimer la liberté morale comme un ressort inutile dans l’engrenage des phénomènes. Dès lors on est amené à se demander ce que devient le droit de punir. La responsabilité sociale est-elle possible, est-elle légitime en dehors de la responsabilité morale ? Quel sens peut avoir le mot de répression, si la répression ne s’adresse plus à des libertés qui peuvent être corrigées ou utilement averties ? Ces questions et mille autres de ce genre se pressent en foule, sous la forme de doutes poignans et d’inquiétudes sur l’avenir des peuples, dans la pensée de tout homme qui réfléchit. Notre philosophie du droit pénal, nos institutions judiciaires, nos codes, sont à refaire, si ces nouvelles théories sont acceptées comme vraies. En tout cas, elles deviennent une occasion naturelle de remettre à l’étude un grand problème.

D’une part, il est infiniment curieux de voir. par quels ingénieux artifices ou par quelles concessions étranges les représentans du déterminisme essaient de se soustraire aux conséquences