Page:Revue des Deux Mondes - 1873 - tome 107.djvu/167

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les citations empruntées par MM. de Goncourt aux notes autographes qu’ils ont eues entre les mains, on verra que tout était pour Gavarni prétexte à mémento et à écriture. Liaisons éphémères se succédant au hasard de la fantaisie et des rencontres, — brouilles faciles suivies bientôt d’autres ruptures aussi lestement accomplies, — réunions un peu moins que sans façon composées, suivant l’expression de l’artiste, « d’intelligences barbues, de plâtres habillés de satin, » et laissant après elles là où elles ont eu lieu a une odeur de punch, de cigare, de patchouli et de paradoxe à asphyxier les bourgeois, » — enfin visites aux créanciers, aux usuriers, aux hommes d’affaires pour prévenir ou pour retarder celles qu’il lui faudra subir des huissiers et des gardes du commerce, — qu’il s’agisse d’argent, d’étude ou d’amour, Gavarni mentionne tout, consigne tout sur le papier, tantôt en quelques mots précis et secs comme le style d’un inventaire, tantôt en phrases moitié railleuses, moitié prétentieusement philosophiques.

Étrange journal, curieux, si l’on veut, par la franchise des aveux qu’il contient, mais au fond recueil aride et triste, où, pour toute doctrine morale, on ne trouve que l’expression d’un impitoyable égoïsme, où les colères de la pensée portent le plus souvent à faux, où l’ironie même est affligeante, parce que, au lieu de s’attaquer seulement aux erreurs ou aux vanités de l’esprit, elle tend à contredire, à supprimer presque les croyances les plus nécessaires, les sentimens les plus sacrés du cœur ! Un jour, il est vrai, aux approches de la vieillesse, Gavarni démentira, avec toute l’énergie de la tendresse paternelle, l’insensibilité dont il avait fait montre dans des affections d’un autre ordre. La perte soudaine de l’un de ses enfans aura cruellement raison de son prétendu stoïcisme, comme, quelques années auparavant, la mort de sa mère lui avait arraché ce cri de l’âme : « l’imagination ne saurait deviner ce qu’on éprouve à n’être plus un fils; » mais, tant que sa jeunesse dure, il semble qu’il ne sente et n’apprécie les choses qu’en proportion des amusemens qu’elles lui procurent ou des libertés qu’elles lui laissent. Les devoirs de l’amitié ne vont guère à ses yeux au-delà des pratiques complaisantes de la camaraderie; l’amour, qu’il nie, qu’il se vante de n’avoir jamais connu, parce qu’il le cherche comme les matérialistes cherchent l’âme, en dehors de son vrai domaine et dans le seul témoignage des sens, l’amour n’est pour lui que l’étiquette mensongère de ce qu’il faut appeler par son nom et reconnaître pour unique loi, — le plaisir. L’art enfin, dont il sait, quand il veut, faire un si délicat emploi, dégénère parfois sous sa main en je ne sais quelle industrie de bas lieu, et certaines œuvres destinées à être vendues sous le manteau, certaines lithographies ou aquarelles froidement licen-