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l’œuf, tué Kochtcheï, saisi le mythe, il vous échappe pour reparaître sous une autre forme, — car lui aussi, il est immortel.

A défaut de Kochtcheï, le conte russe ne manquerait pas de sinistres personnages prêts à jouer son rôle. Tel est par exemple le Licho. Il se présente sous les traits d’une horrible vieille, toujours prête à dévorer ceux qui viennent la visiter. Comme le cyclope de l’antiquité, elle n’a qu’un œil; un malin forgeron parvient à crever cet œil, et, comme Ulysse chez Polyphème, il s’enfuit non pas en se cramponnant au ventre du bélier, mais en s’enveloppant de sa pelisse et en se traînant à quatre pattes. Ailleurs le mal s’appelle encore Gore (malheur), Beda (misère), Nujda (le besoin). Il s’attache à ses victimes et ne les lâche plus; l’imagination effarée du moujik multiplie à loisir le nombre de ces êtres dangereux. Les jours néfastes, le vendredi par exemple (Platnitsa), sont considérés comme de vivantes créatures. C’est là une curieuse association d’idées chrétiennes et de réminiscences païennes. Dans les contes où apparaissent l’esprit des eaux, le Vodiany, et le Liechy, esprit des bois, les souvenirs du paganisme dominent entièrement.

L’un des chapitres les plus intéressans de M. Ralston est celui qu’il a consacré au vampirisme. La croyance aux vampires est une superstition essentiellement slave. M. Littré, dans son savant dictionnaire, signale le mot vampire comme venu de l’Allemagne au siècle dernier, mais n’étant pas d’origine germanique. C’est en effet un mot slave que nous trouvons dans les langues russe, tchèque et polonaise sous la forme oupir, d’où l’on peut déduire une forme archaïque vompir. Cette croyance, familière à différens peuples, s’est développée dans les pays où la race slave a vécu, où l’histoire révèle son influence, chez les Grecs, les Albanais, dans l’Allemagne orientale. Dans la Russie-Blanche et la Petite-Russie, le vampirisme est surtout populaire. Un être humain qui a exercé en son vivant le métier de sorcier, qui s’est tué, qui a été maudit par l’église ou par ses parens, prend un lugubre plaisir à se rappeler par des apparitions ou des persécutions bizarres au souvenir de ceux qui l’ont connu sur la terre. Celui qu’un vampire a fait périr peut lui-même se transformer en vampire. Un cadavre sur lequel un chat a sauté, un corbeau volé devient l’hôte du démon. Le vampire épouvante les paysans par ses cris nocturnes, guette dans les carrefours les voyageurs attardés, pénètre dans les izbas pour y sucer le sang des enfans endormis. Si ses mains sont devenues inertes pour être restées trop longtemps croisées dans le tombeau, il a recours à ses dents, dures comme l’acier, qui lui servent à ronger tous les obstacles. En répandant à l’avance du sel en poudre sur le sol de l’izba, on peut suivre jusqu’au tombeau, qu’il regagne au chant du coq, la trace de ce sinistre rôdeur. Grâce à Dieu, on sait comment le détruire : il faut le transpercer avec un bâton de tremble qu’on enfonce d’un seul coup dans son ventre; un autre coup le ramènerait à la vie.